2018

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

00:59

de Anthony Doerr


« [Roman qui] nous entraîne, du Paris de l’Occupation à l’effervescence de la Libération, dans le sillage de deux héros dont la guerre va bouleverser l’existence : Marie-Laure, une jeune aveugle, réfugiée avec son père à Saint-Malo, et Werner, un orphelin, véritable génie des transmissions électromagnétiques, dont les talents sont exploités par la Wehrmacht pour briser la Résistance. », Toute la lumière que nous ne pouvons voir, édition Albin Michel

Destins croisés. De deux enfants pendant la guerre. Allemagne. France. Werner, une jeune orphelin qui passe son adolescence dans les camps militaires hitlériens. Marie Laure, une jeune fille aveugle, qui fuit Paris, sa chambre et ses repères pour la mer. Connaître l’angoisse, la peur ; grandir trop tôt pour être au milieu de la crainte, de l’oppression et des bombardements. Un seul leitmotiv : être courageux c’est survivre. Deux âmes éloignées, deux camps ennemis et une rencontre dans ce chaos.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir. C’est peut être ces images que Marie Laure ne voient plus, car une voix, un individu, un lieu se transforment en un son coloré, à des sensations. 6 bouches d’égout avant le parc. Un éclat de rouge quand son père rit ; des tons de gris quand il allume, pensif, sa cigarette dans le salon. Cette lumière éteinte, c’est peut être cette voix française à la radio que Werner écoutait avec sa sÅ“ur Jutta, jusqu’à ce silence rompe ce doux moment loin de la précarité, de l’orphelinat et de la vie à la mine qu’on lui destine. Cette lumière est peut être ces rencontres et ces instants égarés au milieu de ce monde de terreur : les balades sur la plage et la chasse aux mollusques, cet ami amoureux des oiseaux, les lectures à voix haute des romans de Jules Verne ou encore les lettres de sa sÅ“ur. Cette lueur invisible, discrète, vite oubliée, et pourtant essentielle à la survie de nos héros. De chaque côté, les interdits et les menaces n’entachent pas les forces de la résistance ou de l’humanité.

Un récit à deux voix. Qui s’entrechoquent et s’entrecroisent autour de chapitres courts. Pourtant les mots se posent lentement : peut-être trop lentement, l’intérêt se décroche, quelques lignes sautent et on reprend doucement la lecture. J’ai aimé suivre le point de vue détaillé des personnages, seulement, souvent, le rythme ralentissait et s’allongeait. Comme cette narration parallèle au récit principal et inutile autour d’une pseudo chasse au trésor. Je regrette que ces phénomènes de descriptions et de ralentis n’aient pas eu lieu lors des scènes finales. Une rencontre. Presque aussi rapide qu’un battement d’aile. Le temps de cligner les yeux et tout est déjà loin. Alors cette scène reste en suspens avec un goût amer.

Toute la lumière que ne nous pouvons voir. Une lecture historique en demi-teinte, assombrie par des longueurs aux effets décrocheurs. Un récit lumineux pour ses héros : deux jeunes adolescents enrôlés dans les sursauts de leur époque, dans une guerre qui a massacré leur enfance.

Gwendoline

★   ✩ 

2018

Un funambule sur le sable

08:25

 de Gilles Marchand


« C'est l'histoire de Stradi qui naît avec un violon dans le crâne. A l'école, il va souffrir à cause de la maladresse ou de l'ignorance des adultes et des enfants. A ces souffrances, il va opposer son optimisme invincible, héritage de ses parents. Et son violon s'avère être un atout qui lui permet de rêver et d'espérer. Roman de l'éducation, révérant la différence et le pouvoir de l'imagination. », Un funambule sur le sable, édition Aux forges de vulcain

La mer à l'horizon. Le vent s'engouffre sous les vêtements et glisse sur la peau. Il siffle dans les oreilles. Est-ce vraiment lui qui produit ce bruit chuchotant ? N'est-ce pas le grincement d'une corde ? N'est-ce pas le son scintillant qui éclate au coup d'archer ? Un violon dans la tête. Une jolie image pour décrire un rêveur. Un assemblage étrange de mots pour parler d'un fou. Pour le héros de cette histoire, pas de sens figuré, c'est une réalité. Il est Stradi, le garçon avec un violon dans la tête.

Un funambule sur le sable. Un acrobate qui chavire entre normalité et extraordinaire, soutenu par les cordes de son violon prêtes à trembler, à craquer à tout moment. Le récit s'ouvre sur un enfant avec un violon dans la tête qu'on transporte d'hôpitaux en hôpitaux. "Extraordinaire !" "Incroyable !" "Du jamais vu !" Les mêmes interjections et la même réponse "il n'y a rien à faire". Enfermé dans son cocon familial : un père inventeur, fou de science et grammaire, une maman dévouée et amoureuse des livres et un grand frère intrépide. Une seule visite de l'extérieur : la gentille infirmière et sa piqûre porteuse d'une douleur stridente. Le violon de Stradi chante suivant ses émotions, improvise une série de notes toute la nuit. Les vacances à la mer. L'unique moment de l'année où l'instrument se tait, s'efface face aux chants des vagues. Le temps d'un été, le silence s'installe dans sa tête. Puis en septembre : les cordes se réveillent, Stradi passe ses journées dans les pages d'un livre ou partage de longues conversations avec des oiseaux. Une autre particularité de son violon. Puis la vie s'immisce dans cette tranquillité. Le collège. Le regard des autres. Les jugements. Les invitations d'anniversaire jamais reçues. L'amitié. Le lycée. Les premiers sentiments. L'indépendance. Les premiers boulots. La vie couple. La vie de famille. Et toujours la mélodie d'un violon en fond. L'histoire d'une différence, d'un don raconté sur une longue partition de vie.

J'ai ouvert les pages de ce roman à l'aveuglette. Sans attentes ou scénario préconçu. Un personnage avec un violon dans la tête ? Drôle d'idée ! Pendant plusieurs chapitres, j'ai douté : est-ce une métaphore ? une interprétation de la folie ? Non, juste un petit instrument de musique logé dans une boîte crânienne. Et alors tout est devenu doux, magique et musical. Je me suis très vite attachée à Stradi - d'ailleurs on ne le connaît qu'au travers de ce joli surnom- : un jeune garçon timide, rêveur et courageux. On le suit à chaque étape de sa vie : sa première piqûre, sa première rentrée scolaire, son premier ami, son premier baiser. Quand ses parents découvrent effrayés ses conversations avec les oiseaux, quand à l'école il retient le son de son violon comme on retient son souffle ou quand son violon interprète les battements de son cœur. Poésie et émotion. Un roman à écouter. Entre les lignes, on imagine quelques notes de musique éclore par ci par là. Je ne me suis pas lassée de ce texte une minute.

Un funambule sur le sable, une partition sur la différence, l'extraordinaire, des notes qui résonnent toujours en fond, et, à chaque nouvelle étape, changement de portées, le tout sur des tons poétiques et attachants.

Gwendoline

★   ★ ✩ 

2018

Une braise sous la cendre

04:49

de Sabaa Tahir


« Laia est une esclave. Elias est un soldat. Aucun d'entre eux n'est libre. Sous l'Empire Martial, la défiance est synonyme de mort. Ceux qui ne dédient pas leur sang et leur corps à l'Empereur risquent l'exécution des personnes qu'ils aiment et la destruction de tout ce qui leur est cher. C'est dans ce monde brutal, inspiré de la Rome ancienne, que Laia vit avec ses grands-parents et son frère aîné. Sa famille survit comme elle peut dans les allées sombres et pauvres de l'Empire. Ils ne défient pas l'Empire. Ils ont vu ce qui arrive à ceux qui osent le faire. Mais quand le frère de Laia est arrêté pour trahison, Laia doit prendre une décision. En échange d'aider les rebelles qui ont promis de secourir son frère, elle doit risquer sa propre vie pour jouer les espionne à l'intérieur même de la plus grande académie militaire de l'Empire. », Une braise sous la cendre, édition Pocket Jeunesse

Une brume épaisse t’aveugle. Des grains de sable glissent sous tes lèvres et croquent sous tes dents. Le voile qui te couvre le visage n’empêche pas les bourrasques de vent de te griffer la peau. Sens-tu cette odeur de fumée froide ? Vois-tu, au milieu de ces ruines, la résistance qui rougit silencieusement ? Non. Et pourtant une braise est là. Sous la cendre.

Un monde où les édifices sont faits de sang, de chair et de larmes. Dystopie.  Fantasy. Martiaux contre Érudits. Sur ce territoire asséché par le soleil, léché par des vagues de sables : l'oppression siffle dans les rues. Les Martiaux et leurs sabres puissants ont écrasé les Érudits et leur savoir aiguisé. Opprimée, tuée, séquestrée, cette classe vit dans la peur. Laïa aidait sa grand-mère à confectionner des confitures, épaulait son grand père pour soigner des malades, restait éveillée toute la nuit jusqu'au retour de son frère et ses escales nocturnes mystérieuses. Jusqu'à. Un nom murmuré au bord des lèvres. Les Masks. Des guerriers aussi rapides qu'un sabre. Des machines à tuer.  Le sang coule. Laïa prend la fuite. Elle court vers un appel à l’aide, une chance, un espoir. Sauf que l’espoir se paye. Durement. Laïa s’introduit dans la gueule du loup : Blackliff, l’école qui transforme des âmes innocentes en soldats sanguinaires. Espionne sous sa tunique d’esclave. Esclave de la femme à la tête de cette armée. Une minuscule fourmi dans l’antre de la reine impériale. Sa mission : survivre sans se faire écraser.

Une braise sous la cendre m’a transporté dans un univers instable et chaotique. Un univers régi par une seule règle : survivre ou mourir. Un panorama de personnages. Un enchaînement de combats. Des mythes et des monstres oubliés qui apparaissent comme un mirage dans les dunes. Des épreuves à surmonter. Autant vous dire que ce livre ne manque pas d’action ! Une série de péripéties présentes dès le début du roman. Et pourtant je ne me suis pas transformée en papivore. Une lecture fracturée, des pages difficiles à digérer. Pour la première partie du roman. Uniquement. Des personnages principaux et secondaires bien dessinés et réactifs dans le récit. Ce manque d’immersion complète dans le roman tient au décor construit par l’auteur. A mon goût, il manque de descriptions et de détails. J’aurais aimé en connaître davantage sur le monde de Laïa et Elias, car l’histoire de ce roman et ses composantes offrent une richesse infinie d’interprétation et d’imagination.

 Les personnages et leurs interactions sont la clé du récit. Deux héros aussi attachants que différents : Laïa, la jeune fille fébrile qui endosse courageusement le rôle d’esclave pour sauver son frère, et Elias, le prochain guerrier influent de son régiment, assoiffé de liberté. Helen. Cuisinière. Marcus. Keenan. Des noms en arrière-plan mais tout aussi captivants. Sans parler du Gouverneur, la femme qui emprisonne dans sa main de fer le destin de ces jeunes. Elle est imprévisible, insensible et détestable. Dès qu’elle se apparaître entre deux mots, on retient son souffle. Des personnages et leur complexité. Bon ou mauvais. Bien ou Mal. L’auteur dissipe toute vision manichéenne, aucun personnage, aucune situation n’est aussi tranchée. Derrière cette barbarie et cette angoisse constante, une humanité rayonne. Ce roman illustre l’humain et ses élans naturels, ses choix, ses doutes, son égoïsme, sa peur, son orgueil, sa générosité. Éclatement de sentiments contradictoires, ces émotions si complexes qui constitue l’Homme. Le chaos n’empêche pas l’affection. Sabaa Tahir prend le choix audacieux de construire dans ce premier tome « un quatuor » amoureux. Étrangement, cette caractéristique n’a pas entaché le plaisir de cette lecture : pas de romance au détriment de l’intrigue principale, pas d’émotions superflues pour dynamiser le texte. Une romance qui s’immisce naturellement dans le récit et s’éclaircit dès le dénouement. Une romance sans excès aussi bien menée, je ne peux que valider !

Avec Une braise sous la cendre, aiguisez vos armes, ouvrez l’Å“il et préparez-vous à vous confronter à vos plus grandes peurs et mêmes à vos amis ! Un roman fantasy porté par une action intense et des personnages travaillés : découvrez les origines de cette braise destinée à brûler ! 

★    
Gwendoline

2018

Sept jours pour survivre

02:04

de Nathalie Bernard


« Nita, une adolescente amérindienne est kidnappée à Montréal et se réveille dans une cabane perdue au cÅ“ur de la foret canadienne enneigée. Qui l'a emmenée ici et pourquoi ? Une chose est sûre : c'est seule qu'elle devra affronter les pires prédateurs. Du côté des enquêteurs, les indices sont rares. Une course contre la montre s'engage. Nita a sept jours pour survivre. », Sept jours pour survivre, édition Thierry Magnier

Un frisson glisse sur la peau. Les muscles se contractent. Le corps s’accroche aux vêtements qui le protègent du froid. Accélérer le pas. La porte claque. Une chaleur douce enlace cette silhouette glacée. Un chocolat chaud fume. Construire sa tanière sous un plaid. Ouvrir Sept jours pour survivre. Soudain tout est blanc, froid, mort. Un silence sourd. Les animaux sont tapis sous terre. Une cabane en bois, brimbalante, se drape d’un manteau cristallisé. Une brise d’air glaciale mord la petite ombre couchée sur le squelette d’un vieux matelas. Une âme tremble de peur, tremble de froid. Nita. Une adolescence amérindienne. Passionnée de photographie. Enlevée à son cocon familial le jour de son anniversaire. Séquestrée par un dérangé. Emprisonnée dans une vieille cabane. Une minuscule empreinte humaine dans une mer d’arbres. Dans cette forêt, Nita se retrouve seule : seule contre son ravisseur, seule contre les éléments naturels, seule contre elle-même.

J’ai vécu une soirée angoissante et glaçante. Une nuit pour découvrir Nita. Son combat pour survivre. Une lutte physique et mentale. Ce thriller m’a transportée à Montréal dans cette prison d’hiver. Nathalie Bernard immerge son lecteur dans sa fiction : ses mots vous capturent dès les premières pages ; ils s’emparent de vos émotions. Angoisse. Suspense. Le sablier est tourné. Les jours s’égrainent. Chaque jour : une nouvelle épreuve. Et deux ultimatums : vivre ou mourir. Dans le récit, l’auteur décrit les grands espaces, la richesse de la Nature, sa beauté imperturbable et cruelle face à notre toute petite présence humaine. Des paysages grandioses ont soufflé sur le papier : autant fascinants que terrifiants ! Des bulles d’airs nous libèrent de cette tension. Le narrateur s’engouffre sous les uniformes des enquêteurs. Un duo acharné. Déterminé à retrouver la jeune fille en vie. Plusieurs panoramas s’enchaînent : comprendre l’environnement familial de Nita, relier sa disparition à d’autres cas similaires et démasquer le coupable. Plus qu’un thriller, ce roman est un écho à un pan oublié de l’Histoire : la condition des Amérindiens, le respect de leur culture au Canada au cours du XXe siècle, et, la violence faite aux femmes autochtones.

Sept jours pour survivre : la promesse d’un roman initiatique, d’un thriller glaçant et d’une découverte culturelle. Le roman d’une nuit pour frissonner et comprendre la signification du mot « survivre ».

★    

Gwendoline

2018

La voleuse de livres

09:04

de Markus Zusak


« Leur heure venue, bien peu sont ceux qui peuvent échapper à la Mort. Et, parmi eux, plus rares encore, ceux qui réussissent à éveiller Sa curiosité. Liesel Meminger y est parvenu. Trois fois cette fillette a croisé la Mort et trois fois la Mort s'est arrêtée. Est-ce son destin d'orpheline dans l'Allemagne nazie qui lui a valu cet intérêt inhabituel ? Ou bien sa force extraordinaire face aux événements ? Au moins que ce ne soit son secret...  Celui qui l'a aidée à survivre. Celui qui a même inspiré à la Mort ce si joli surnom : la Voleuse de livres. », La Voleuse de Livres, édition Pocket

Une odeur de feu. Des cendres volent, aussi lumineuses que des lucioles, aussi piquantes qu’un serpent. Elles s’échouent sur les pavés. Maintenant froides et poussières, elles marquent de noir peau et habits. En fond, des bruits lourds ricochent sur les murs : des bombes tombent. Des drapeaux nazis se balancent silencieusement au bord des fenêtres, les rues gardent le souvenir des pieds fatigués et des âmes squelettiques qui ont traversé la ville comme des trophées ou des avertissements pour le peuple allemand. Sur la place, une lueur rougeâtre éclaire la nuit : le papier brûle, des bibliothèques entières se métamorphosent en milliers de particules étouffantes et insignifiantes. Elles emportent avec elle : le savoir et la liberté de l’esprit. Une ombre s’éloigne furtivement de cette montagne ardente. De de la fumée s’échappe de son manteau : une vive chaleur mordille sa peau, mais ce n’est rien comparé à la flamme qui lui tiraille les entrailles : sauver un livre du feu, désobéir aux ordres, et surtout au Führer. Cette petite silhouette se prénomme Liesel, une jeune orpheline allemande, recueillie par une peintre joueur d’accordéon au grand cÅ“ur et son épouse qui cache ses émotions derrière des airs de marâtre. Pour Liesel, c’est une nouvelle famille et une nouvelle vie qui se présentent à elle dans un monde où la puissance d’Hitler terrifie l’Europe. Le monde s’effrite, s’approche du chaos cependant au bord de la falaise une lumière à peine visible se dessine dans le brouillard. Malgré les intimidations, les restrictions, les défilés militaires et les parades humiliantes des prisonniers juifs dans la ville, une chose persiste : les mots. Des mots plus forts que les armes. Une leçon que retiendra Liesel toute sa vie. C’est dans cette atmosphère terrifiante et incertaine qu’elle découvre la lecture. Un vol anodin et spontané scelle à jamais l’union de la fillette avec les mots : des mots qui  élargissent l’esprit, des mots, symboles de fraternité, pour résister contre l’oppression et l’intolérance. Des mots qu’elle sauve des flammes et qui la sauvent en retour. Telle est l’histoire de la Voleuse de Livres.

Depuis bien longtemps j’avais été intrigué par ce titre et cette dénomination : « voleuse de livres ». Magnifique et mystérieux. Avant de tourner les pages de ce roman, j’ignorais complètement que j’allais me prendre une claque. Une belle claque pour terminer l’année 2017. Une sensation finement douloureuse et pourtant révélatrice. On ferme le roman tout étourdi et envahi d’un sentiment beau et douloureux. Mon expérience de lecture s’est révélée aussi puissante et bouleversante qu’une gifle. La Voleuse de Livre ne s’oublie pas. On s’en souvient pour sa peinture à la fois cruelle, injuste, véritable et belle de la vie. Elle illustre les conséquences d’un monde noyé dans le totalitarisme. J’ai terminé ce livre la gorge nouée,  les milliers d’émotions qui m’ont assaillie lors des derniers chapitres –révolte, haine, pitié, tristesse, apaisement- m’ont complètement sonnées. Parler de mon ressenti,  de mes sentiments est peut-être trop abstrait, trop maladroit pour une chronique littéraire, pourtant il m’est impossible de ne pas le partager. Mon ton est peut-être trop dramatique mais je n’ai jamais été autant secouée par un livre, jamais. Oh et puis tant pis pour les surplus de « peut-être » et de « trop », car pour moi la Voleuse de Livres se vit plus qu’il ne se lit. L’expérience de lecture est une étape clé dans la réception de cette Å“uvre. Ce roman fait vivre émotionnellement beaucoup choses et je trouve cela indispensable de le mentionner.

L’émotion est toujours là, présente. Même glacée et dissimulée sous l’enveloppe sèche de la Mort. L’histoire de Liesel est entrecroisée avec une narratrice tout à fait inédite : la Mort elle-même, qui voit les champs de batailles se transformer en mare de sang, et les corps épuisés pousser leur dernier souffle face contre terre. Le ton de ce personnage est froid, neutre, imperturbable. Ce choix narratif m’a dérouté et mêlé au style de Markus Zusak j’ai dû attendre les cents pages pour entrer pleinement dans le récit et ne pas le lâcher. Donner la voix du narrateur à la Mort m’a d’abord mise à distance avec le texte, j’avais l’impression d’être aussi insensible qu’elle à l’égard des personnages, que sa froideur empêchait toute empathie pour Liesel et ses proches. Puis, le récit avance, le style de l’auteur se déroule plus facilement dans mon esprit, et cette froideur de la Mort, qui fait écho à la barbarie d’une société totalitaire, se dissipe quand les livres s’invitent dans le quotidien de Liesel. Soudain, des couleurs apparaissent, des rires, de l’amitié, de la solidarité, et une vague d’espoir éclatent au creux des pages –lues par Liesel et par nous, lecteur devant ce récit- . Et enfin un lien se tisse avec le roman et ses héros.


La Voleuse de Livres est un petit chef d’Å“uvre, un roman intemporel, ancré dans un fond historique qui illustre magnifiquement bien le pouvoir des mots et de l’écriture.  Qui aurait cru qu’une fillette cachant un livre contre sa poitrine serait une image de liberté et de résistance, cette petite lumière d’espoir qui traverse le brouillard épais de la guerre ? 

 COUP DE COEUR

Gwendoline

2017

Inséparables

10:19

de Sarah Crossan


« Grace et Tippi sont deux soeurs siamoises qui entrent pour la première fois au lycée. Elles se soutiennent face aux regards des autres. Lorsque Grace tombe amoureuse, c'est tout son monde qui vacille. », Inséparables, édition Rageot

On connaît tous cette histoire de Platon : lors d’un banquet où les verres de vins débordent, où les mots roulent sur la langue, Aristophane dévoile un mythe énigmatique. Avant, l’Homme vivait constamment attaché, relié à un autre : il formait un être démultiplié doté d’une si grande vigueur qu’il effrayait les Dieux. Zeus scinda cet être en deux et chaque moitié, anéantie par cette punition, errait à la recherche de sa partie manquante. Un mythe, une conception de l’amour : l’âme sÅ“ur. Une « Ã¢me sÅ“ur ». SÅ“ur.

 Deux sÅ“urs dans un corps. Des sÅ“urs unies par la chair, le sang et  les os. Deux âmes qui s’entremêlent, dansent ensembles et tiennent dans leurs mains cet amour, cette affection inédite avec sa jumelle. Symbiose fraternelle, symbiose dans la peau. « Ma sÅ“ur me colle à la peau ». Littéralement. Grace et Tippi, deux sÅ“urs, deux entités distinctes glissées dans un corps. Elles se partagent un buste et deux jambes. Être différente. Être une bête de foire. Déclencher stupeur et dégoût. Des réactions devenues banales ; hocher les épaules, éclater de rire et continuer à avancer. C’est leur quotidien. Affronter des élèves préoccupés par l’unique bouton qui pousse au milieu de leur figure, c’est tout nouveau. Nouveaux visages. Nouvelles expériences. Mains liées, elles passent pour la première fois les grilles du lycée.

Inséparables, un roman intense et résonnant, illustrant avec simplicité et justesse la vie des jumeaux siamois et son rapport à l’autre, à son corps et à ses émotions.  Sous le regard de Grace, le lecteur se greffe à ces deux sÅ“urs et découvre les particularités que cette gémellité inédite induit. Attachée à sa sÅ“ur. Penser à soi et à l’autre. Une intimité collective. Le même air, le même sang qui circulent dans leur corps ; elles peuvent presque sentir leurs cÅ“urs respectifs taper à l’unisson. Deux émotions : étouffement et réconfort. Jamais seule. Toujours deux.

Jusqu’à ce que le texte, les mots traduits par Clémentine Beauvais, aident à reprendre notre respiration. Pour nous lecteur et pour ses personnages. C’est léger, fracturé, poétique. Construire le récit à la manière de vers libres est très ingénieux : des jeunes filles emprisonnées dans un corps pour deux et des mots qui se libèrent, qui se détachent, font voir l’espace dans le texte. Un point de vue interne : Grace, elle seule, sa parole, son individualité, son espace. Une mise en page épurée, miroir d’une fracture symbolique qui se dévoile lors des dernières pages. Et ramène au début du livre, à sa couverture, à son titre « Inséparables ». Cette construction littéraire m’a marquée tout en amenant un air de poésie à cette histoire. Pour moi, il y a un très beau travail de traduction de la part de Clémentine Beauvais  –je n’ai malheureusement pas lu le texte original mais il serait intéressant de comparer pour voir si la dimension littéraire reste la même-.

Des sÅ“urs siamoises, oui ; adolescentes, aussi. Ici pas de récit plaintif centré sur leur gémellité. Leur corps ne répond peut être pas aux codes de la normalité pour la société, elles n’en restent pas moins deux adolescentes des plus normales : vivre, s’amuser, se remplir la tête et les veines d’expériences. Sentiments amoureux peut être bien mais romance sûrement pas. C’est un roman sur l’amour indéfectible et indescriptible qui lie ces deux sÅ“urs attachées l’une à l’autre. Leur cadre familial n’est oublié. Pas idéalisé ni dramatisé. C’est une famille avec ses caractères, ses problèmes, ses disputes, ses joies. J’ai apprécié les différents arrêts sur image sur les membres de cette famille, attachants et presque aussi complexes que Tippi et Grace (une petite sÅ“ur danseuse, affectée par l’attention que prennent ces sÅ“urs extraordinaires, un papa désarmé et résigné noyant ses soucis chaque nuit ; et d’autres que je préfère taire pour que vous les découvriez par vous-même).

Inséparables depuis toujours, dans leur chair et leur vie. A deux dans un corps. Et dans le cÅ“ur de l’une, l’autre n’est jamais loin. Le destin les a liées l’une à l’autre, l’amour a réuni les deux âmes de ces sÅ“urs ! 
★    
Gwendoline

2017

A Monster Calls

10:44

de Patrick Ness


« The monster showed up just after midnight. As they do. But it isn’t the monster Conor's been expecting. He's been expecting the one from his nightmare, the one he's had nearly every night since his mother started her treatments, the one with the darkness and the wind and the screaming... This monster is something different. Something ancient, something wild. And it wants the most dangerous thing of all from Conor. It wants the truth. » A Monster Calls, édition Walker Books et illustration de Jim Kay

Le soleil se couche derrière les collines. La nuit tombe. Le vent se lève. L’horloge sonne minuit et Conor s’agite dans son sommeil. Minuit sept. Le monstre est de retour. Un arbre terrifiant et ancestral qui joue des mots et des éléments à la recherche d’une chose : la vérité. Une vérité qui doit venir de la bouche de Conor. Tous les soirs, ce même cauchemar lacère Conor dans ses bras.  Ses nuits d’angoisse ont débuté depuis sa mère a commencé ses traitements contre le cancer, une maladie qui a complètement fracturé son quotidien. Sa mère dort toujours quand il part à l’école, pour le dîner il sait qu’il aura droit à un simple plat surgelé mais il reste certain que sa maman va guérir. Alors qu’importe qu’un monstre le menace de l’engloutir, qu’importe qu’il rentre de classe avec des bleues sur le corps, qu’importe que sa grand-mère snob et son père expatrié aux Etat Unis refassent surface, la guérison de sa maman arrivera et il retrouvera la vie qu’il a perdue. Une vie à deux. Lui et sa mère contre le monde.

Faire appel au fantastique pour s’échapper de la réalité. Garder les yeux fermés pour ne pas voir la vérité. Se noyer dans l’espoir face à la maladie. Comment survivre, continuer à avancer quand notre monde s’effondre ? Quand la vie devient un cauchemar, une lutte permanente ? Combattre la maladie. Combattre les autres. Accepter la maladie. Accepter le regard des autres. Vivre avec la maladie. Vivre après la maladie. Quelques minutes après minuit est un roman bouleversant sur la maladie et le chaos qu’elle génère dans une famille ; le cancer se repend au cÅ“ur d’un foyer et noircit la vie du malade et de ses proches. Tout est gris. Tout est injuste. Tout fait mal. Un magnifique roman métaphorique et initiatique sur la souffrance de l’enfant et son rapport à la maladie.

Les visites du monstre sont ponctuées par le récit de trois contes. Trois contes, loin des histoires de fées, qui floutent les frontières du Bien et du Mal : n’y-a-t-il que bon ou méchant ? La vérité n’est pas si évidente, limpide et éclatante. S’interroger. Sur l’humain. Le monde. Et leur complexité. Conor d’abord renfermé et imperméable à toute conversation avec le monstre, les autres et même ses proches, voit son amure se fissurer. Douleur. Culpabilité. Le jeune garçon va difficilement poser des mots sur ce qui l’étouffe : être humain et éprouver des milliers d’émotions contradictoires.  Les illustrations de Jim Kay sont à l’image de ce drame familial : peur, angoisse, souffrance sont représentées par des dessins sombres, chaotiques, profonds.

A Monster Calls, un chef d’Å“uvre de littérature jeunesse poétique et saisissante : un récit lumineux débordant d’amour et d’espoir sur la maladie, la mort, le chagrin ! 

 COUP DE COEUR
Gwendoline

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