2017

Le Joyau

10:15

de Amy Ewing


« Qui dit Joyau dit richesse. Qui dit Joyau dit beauté. Qui dit Joyau dit royauté. Mais pour les filles comme Violet, le Joyau est avant tout synonyme de servitude. Et pas n'importe quelle servitude : Violet est née et a grandi dans le Marais avant d'être formée dans l'optique de devenir Mère-Porteuse pour la royauté. En effet, au sein du Joyau, la seule chose qui prime sur l'opulence et le luxe, c'est la descendance... (…) Désormais connue sous l'appellation #197, Violet va rapidement découvrir la brutale réalité qui sous-tend l'étincelante façade du Joyau : cruauté, trahisons et violence sourde sont les méthodes de la royauté. », Le Joyau (tome 1), édition Robert Laffont, collection R

Dans les hautes sphères du Joyau, on a tout : argent, luxe, abondance, artifices, pouvoir. On a tout sauf de quoi assurer sa lignée. Les unions consanguines ont fait tellement des dégâts que les aristocrates se battent pour acquérir la mère porteuse la plus prometteuse de l’année. Violet était une enfant des plus normales, issue d’une famille modeste dans la région du Marais, quand, pour ses douze ans, elle est enlevée à ses parents et à ses frères et sÅ“urs. Elle compte parmi les jeunes femmes capables d’accueillir au creux de leurs reins la future progéniture des privilégiés de ce monde. Pendant six ans, elle suit une éducation stricte avant d’être vendue au Joyau à sa prochaine propriétaire : la comtesse du Lac. Violet s’efface pour devenir le lot 197, un objet qu’on traîne partout pour épater la galerie. Dans un tel espace de démesure et d’apparence, la jeune fille découvrira la sombre réalité de sa condition et les enjeux qui l’entourent.

Certains comparent le Joyau à La Sélection et à Hunger Games ; moi ça m’a fait directement penser à la Servante Ecarlate de Margaret Atwood. Je m’étais beaucoup renseignée sur cette dystopie classique (écrite en 1985) au lycée pour mon cours de littérature anglaise, et je dirai que la Joyau est une copie moins trash et moins approfondie, en terme d’univers, de La Servante Ecarlate. J’ai vraiment envie de lire le roman de Margaret Atwood et de comparer les deux.

Il est clair que de nombreuses similitudes m’ont sauté aux yeux entre ces deux Å“uvres néanmoins Amy Ewing dissimule la reprise de ce modèle en ajoutant une nouvelle perspective : l’implication du fantastique. En effet, chaque mère porteuse est dotée de pouvoirs magiques plus ou moins puissants qui permettent à leurs maîtresses de créer un bébé sur mesure, de son sexe à la rapidité de sa croissance.  Dans cette fiction, les femmes dominent. Au sein de cette société matriarcale, les hommes sont soit complètement effacés du récit et des conflits politiques, soit jugés insignifiants. Entrer dans une dystopie où les femmes dictent les règles, j’admets que c’est assez novateur ; on a plus l’habitude de croiser un dictateur moustachu.

De plus j’ai bien aimé découvrir l’organisation de cet univers et comment Violet et ses camarades évoluaient dans ce nouveau milieu hostile. Amy Ewing prend le temps de poser les bases de sa société imaginaire, d’expliquer ses diktats tout en restant vague sur les intentions de la Royauté. L’intrigue a donc une bonne cadence,  néanmoins dès que la romance s’invite à la fête, tout dérape. Au menu : romance à la guimauve et je vois déjà se dessiner un triangle amoureux pour le second tome –il faut arrêter avec les triangles amoureux ; en plus à chaque fois ce sont des schémas qui se répètent : le gentil et le mystérieux, le pauvre et le riche-. Dès que Cupidon se pose sur l’épaule de notre héroïne, elle devient subitement agaçante et niaise. C’est dommage car les personnages ont un bon potentiel, surtout les deux protagonistes masculins qui gravitent autour de Violet. Le retournement final invite notamment à reconsidérer l’un d’entre eux et j’ai envie de lire la suite pour en apprendre davantage sur ce héros qui, pour l’instant, reste caché derrière la toile de fond.

Le Joyau, c’est un peu comme un bracelet de breloques en argent : on sait que ce n’est pas un bijou inédit mais il nous plaît alors on lui laisse une chance en se disant qu’il pourra s’embellir au fur et à mesure que l’on rajoutera des breloques. Et même si la première breloque ne nous séduit pas entièrement, on se dit que la suivante sera peut-être plus étincelante ! 

★ ★    

Gwendoline

2017

La Femme au Miroir

11:42

de Eric Emmanuel Schmitt


« Anne vit à Bruges au temps de la Renaissance, Hanna dans la Vienne impériale du début du siècle, Anny Lee à Los Angeles de nos jours. Trois destins, trois aventures singulières, trois femmes infiniment proches tant elles se ressemblent par leur sentiment de différence et leur volonté d'échapper à l'image d'elles-mêmes que leur tend le miroir de leur époque. », La Femme au Miroir, édition Le Livre de Poche

La femme se regarde dans le miroir et se demande qui elle est. Anne, Hannah et Anny n’ont pas échappé à cette introspection.

Trois femmes. Trois destins. Trois voix qui ricochent au travers des pages, trois histoires qui s’alternent de chapitre en chapitre. Trois époques. Trois villes. Mais une ressemblance : la différence. Une même soif de liberté qui submerge nos héroïnes au point de briser les codes érigés par la société. Ce voyage dans le temps débute à Bruges en pleine Renaissance.  Anne s’apprête à enterrer son statut de jeune femme en épousant Philippe. Plus charmée par la beauté de la Nature que par son futur époux, elle s’enfuit dans la forêt dans sa robe de noce et devient la « Vierge de Bruges ». Avançons de quelques siècles et marchons vers le nord. Vienne. 1900. Hannah est une jeune aristocrate tout juste mariée et non comblée. Telle une marionnette, elle répète tous les gestes que les épouses se confient à voix basse pour satisfaire leur époux. Hannah aime son mari mais l’amour n’est pas là. Elle le dorlote comme une mère avec son enfant. Et elle subit la pression de tous ces yeux qui guettent l’apparition d’une rondeur sur son ventre. Perdue dans ce nouveau rôle, Hannah va décider de percer les secrets de son inconscient. Enfin direction le présent pour la dernière escale. Anny est une étoile montante d’Hollywood ; l’actrice déchaîne les foules et enchaîne les hommes, les drogues et l’alcool. Abusant trop de ce cocktail explosif, c’est la chute assurée pour Anny ; il est temps de se questionner sur elle et de dire adieux à la femme décomplexée que les magazines people lui demandent d’être, mais y arrivera-t-elle ?

Ces trois femmes aux personnalités bien singulières traversent une étape critique de leur vie. Plus rien n’a de sens, ni la place qu’on leur attribue dans le monde, ni le regard que l’on porte sur elles. Désorientées et écartées du monde, coincées dans un entre deux,  néanmoins, elles n’affrontent pas seule cette crise. Trois figures masculines les guident dans leur questionnement : le moine, le psychanalyste et l’infirmier. Le schéma se répète, la fin est identique ; c’est la situation qui varie. J’ai beaucoup apprécié ce tryptique sur l’esprit féminin et les complexités auquel il fait face. Ces femmes d’apparence antithétiques – Anne, la douce innocente ; Hannah, l’anxieuse insatisfaite et Anny, la scandaleuse, imperméable à l’amour – rejoignent un but commun. L’intrigue va jusqu’à les amener à se rencontrer.

L’écriture dans ce roman est comme une empreinte, qui permet de différencier les personnages : avec Anne on plonge dans un hymne à la Nature avec un certain mysticisme, Hannah se confie à nous sous une forme épistolaire et elle nous parle de ses sentiments, ses ébats comme elle peut le faire avec son psychanalyste et, du côté d’Hollywood, le récit est aussi familier, vulgaire et extravagant que le rôle de « star à la dérive » que revêt Anny au quotidien.

En conclusion, La Femme au Miroir est un roman original autour d’un trio féminin séparé par le temps mais réuni par une même question devant le miroir : « pourquoi suis-je différente ? pourquoi ne suis-je pas comme toutes les femmes ? ». Le tout étant de savoir s’il faut répondre à la question ou la surmonter. Il faut lire le roman maintenant.

★ ★ ★ ★   

Gwendoline

chronique

Red Queen

08:14

de Victoria Aveyard


« Mare Barrow, dix-sept ans, tente de survivre dans une société qui la traite comme une moins que rien. Quand elle s’avère détenir des pouvoirs magiques dont elle ignorait l’existence, sa vie change du tout au tout. Enfermée dans le palais de la famille royale, promise à un prince, elle va devoir apprendre à déjouer les intrigues de la cour, à maîtriser un pouvoir qui la dépasse, et à reconnaître ses ennemies », Red Queen (Tome 1), édition Le Livre de Poche

Es-tu sûr(e) de la couleur de ton sang ? C’est une question que tu devras te poster si tu souhaites te rendre dans le royaume de Norta.

Direction un univers dystopique où la royauté dirige d’une main de fer ses sujets et ses terres. Puissants et faibles. Argent et Rouge. Dieux et humains. Tout n’est qu’une histoire d’opposition. L’entre-deux n’existe pas. Du moins c’est ce qu’ils croyaient tous …
.
Mare, dix-sept ans, est une humaine. Son sang de couleur rouge est là pour lui rappeler sa place : elle appartient au caste des travailleurs et des opprimés. Les quelques sous et les objets qu’elle ramène de ses petits vols de rue ne suffisent pas pour aider sa famille et lui éviter son envoi imminent sur le champ de bataille. La guerre s’éternise et tue des milliers de soldats rouges. Un soir, le hasard croise sa route. Une rencontre mystérieuse  dans une taverne va la mener au cÅ“ur du nid royal. Elle, simple sujet invisible et insignifiant, se voit élever au rang de future princesse, promise à l’un des fils du roi. J’imagine ce que vous vous dites, il ne manque plus que « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » pour croire à un conte de fée. Le récit renferme il est vrai un soupçon de magie et de fantastique mais restez en alerte car, dans ce palais diamant, le verre se brise : il y règne trahison, complots et faux semblants.

Ne faites confiance à personne, vous risquerez de vous faire piquer par un serpent. Mare l’apprendra à ses dépens. Le sang des Argents –cette élite détentrice du pouvoir-  est aussi froid que la glace ; le cÅ“ur s’efface devant la raison et la manipulation. Mare se retrouve prisonnière dans ses robes de soie, contrainte de se soumettre à toutes les recommandations de la famille royale. La petite voleuse ne perd pas son esprit rébellion pour autant. Même si elle a à la fâcheuse habitude de tout ramener à elle (c’est sacrément agaçant quand elle recentre sur elle des enjeux qui dépassent son contexte familial et personnel), Mare affirme à de nombreuses occasions son courage. Un courage et un investissement parfois irréfléchi mais honorable.

J’ai beaucoup aimé cette société dystopique : Victoria Aveyard situe son microcosme dans une époque figée : entre l’Antiquité et la modernité. Dans les arènes de jeu on retrouve des écrans, les maisons de village sont munies d’électricité. Les combats se font à l’épée pour les uns et d’autres usent de leur don surnaturel. L’idée de différencier deux types de personnages, de classes sociales par la couleur du sang est assez ingénieuse. L’auteur nous offre donc une histoire fantastique au contexte original.  Elle s’est amusée à nous présenter un petit kaléidoscope de portraits : on passe de la petite sÅ“ur exemplaire, au prince héritier tiraillé entre ses idéaux et sa position ou encore une jeune femme rebelle en quête de changement etc. De nombreux personnages gravitent autour de Mare et influencent ses choix. J’admets avoir un petit coup de cÅ“ur pour Cal, le prince voué à gouverner. Certes il affiche son côté cliché avec un tempérament ténébreux et parfois brutal mais il est attachant au fond. Après les héros ne sont pas bouleversants ou mémorables, ils répondent à des modèles souvent exploités dans les romans jeunesses ou young adult. N’attendant pas autre chose, je termine cette lecture conquise avec une intrigue palpitante, ancrée dans un univers original.

Red Queen : une dystopie intrigante que l’on apprécie pour son intrigue et son univers. Des personnages déjà-vu et une héroïne qui peut agace mais une histoire à laquelle on s’attache.

★ ★ ★ ★       
                                                                                                                                                                               Gwendoline

2017

Réparer les Vivants

02:02

de Maylis Kerangal



"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps". "Réparer les vivants" est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.", Réparer les vivants, édition Folio poche

Que se cache-t-il derrière Réparer les Vivants, livre salué par la critique et récompensé de dix prix littéraire ?

Réparer les Vivants c'est que l'on peut appeler un roman à plusieurs voix : sur un créneau de vingt-quatre heures nous suivons le destin dans jeune homme, Simon Limbres et de tous les protagonistes qui gravitent autour de lui. Simon voue sa vie à l'océan et au surf : il ne peut résister à l'appel des vagues. Lui et ses compagnons de surf taillent la route à l'aube dans leur vieux van en direction de la plage pour chevaucher ces murs d'eau. Cependant le drame s'immisce dans ce rite quotidien. Simon se retrouve d'urgence transporté à l'hôpital...

Lire le roman de Maylis de Kerangal c'est plonger dans les entrailles du corps humain et toucher ce mécanisme si mystérieux, fragile et incroyable à la fois : le cÅ“ur. Ce petit organe logé dans notre poitrine qui nous assure que nous sommes bien vivants. Plus qu'une histoire sur un jeune surfeur accidenté c'est le récit d'une transplantation cardiaque. Âmes sensibles s'abstenir : nous suivons le cheminement d'un cÅ“ur de son donneur à son receveur. Entre opération chirurgicale et sentiments, le texte fourmille d’images, d'émotions mais aussi de charabia médical. Deux facettes s'offrent à nous, deux visions de voir cette transplantation : une dimension rationnelle et médicale aux côtés des médecins, chirurgiens ou infirmiers ; ou bien une approche bien moins objective et beaucoup plus impliquée quand on traverse cette opération aux côtés des proches, de la famille  ou du patient.

L'introspection au détriment de l'action. A chaque fois qu'une main touche le corps de Simon ou s'en approche, nous découvrons une histoire, une vie, un cÅ“ur dans un corps, un humain avec ces tracas, ces questions, ces pensées et ces détresses. Le fourmillement de ces esprits et les mouvements que ces êtres opèrent dans le monde s'opposent à l'immobilité de ce corps coincé sur un lit d’hôpital. La vie continue alors qu'elle paraît s'arrêter ou ralentir pour certains. C'est le cycle intemporelle de la vie : certains meurent et d'autres vivent. Et ce cÅ“ur devient le pont entre ces deux états : il disparaît d'une poitrine pour battre à nouveau dans une autre.

Ce roman est véritablement poignant, - à plusieurs reprises j'avais presque envie de vérifier si mon cœur était encore là à battre dans ma poitrine - qui montre la beauté tragique de ce geste : arrêter un cœur pour le faire battre ailleurs. Je regrette seulement les vagabondages dans la tête de certains personnages qui m'ont fait parfois décrocher de ma lecture et perdre le fil du récit de temps en temps.

Réparer les Vivants de Maylis de Kerangal est un très beau roman sur un sujet parfois délicat et méconnu. L'auteur illustre toute la complexité d'une transplantation cardiaque ; quand réparer les vivants revient aussi à dire adieux aux mourants.

Gwendoline

angleterre

Mrs Dalloway

17:04

de Virginia Woolf


"Les préparatifs d'une soirée, l'errance mentale d'un personnage énigmatique... C'est sur ces rares éléments d'intrigue que repose le récit d'une journée dans la vie de Clarissa Dalloway. Dans sa première oeuvre véritablement moderniste, Virginia Woolf rompt définitivement avec les formes traditionnelles du roman. Les souvenirs (ceux de Peter Walsh l'amour d'autrefois, de Sally Seaton l'amie de jeunesse) ressurgissent au gré de tout un réseau d'impressions et de sensations propres à l'héroïne, qui elle-même est vue à travers les yeux d'une myriade d'autres personnages (sa fille, Peter lui-même) qui traversent cette journée rythmée par le carillon de Big Ben, seul élément objectif qui demeure dans ce tableau impressionniste. ", Mrs Dalloway, édition Folio Classique

Mrs Dalloway : "Une révélation ! Un chef d'Å“uvre !", diront certains. D'autres  d'un "livre de rien". L'Å“uvre de Virginia Woolf marque la littérature britannique pour sa singularité ; après les vers shakespeariens, les peintures réalistes de Charles Dickens ou l'ironie lumineuse des romances de Jane Austen : Mrs Dalloway dévoile l'intériorité d'une vie sur une journée.

Juin 1923. Londres. Les années folles semblent inconnues. Clarissa, Mrs Dalloway, riche femme de cinquante ans, nous ouvre le coffre de ses émotions le temps d'une journée et partage avec le lecteur la préparation d'une de ses soirées  mondaines, interrompue par des visites, des rencontres inattendues ou le sursaut de moments passés. Plus qu'une histoire singulière, c'est le quotidien d'une femme dans la société et dans le mariage qui nous est conté. Big Ben sonne et un défilé de portraits s'offre à nous : le lecteur se promène d'âmes en âmes. Les points de vues se succèdent, les sentiments s'égrènent. C'est un tourbillon de pensées contraires, de souvenirs qui s'entrechoquent et dansent ensembles. Véritable éclat en matière de psychologie, ce roman délivre des  perceptions du monde et d'autrui très différentes.

Accepter d'entrer dans l'esprit d'un des protagonistes c'est accepter la difficulté de la pensée humaine. Lire Mrs Dalloway peut se révéler être une épreuve ardue : il est nécessaire de lâcher prise, de ne pas s'attacher au sens des mots mais plutôt d'aborder le texte comme un flux de mots, un envol libre et discontinu de l'esprit. Virginia Woolf prend même le risque d'immortaliser la folie - cicatrice invisible et irréversible de la guerre - : la décrire par les mots et par les images fantasmatiques qui obscurcissent la réalité.

Œuvre de psychologie et non d'action, le mouvement intérieur de l'âme s'oppose toujours à l'immobilité de la routine de l'individu et le goût amer d'un temps passé. Oui le passé de Clarissa est évoqué, de même que sa situation amoureuse, familiale ou parentale. Cependant les sentiments priment toujours : et c'est avec une grande délicatesse, une poésie, une récurrence des images et des métaphores que l'auteur caractérise l'indicible. Elle rend vivant et compréhensible ces émotions qu'on juge inexplicables.

Cette Å“uvre mérite qu'on s'y attarde : une lecture ne me paraît pas suffisante face à la complexité et la richesse de ce texte. Ce livre est à lire en une fois c'est-à-dire faire de sa journée celle de ce juin 1923. Ne pas interrompre sa lecture permet de saisir le mieux possible ce déferlement infernal et inépuisable de la pensée.  D'où l'absence de segmentation ou de délimitation dans le récit.


Pour conclure, Mrs Dalloway a signé un nouveau tournant dans la littérature britannique. L'action s'éclipse pendant que Virginia Woolf perce les secrets de l'âme humaine pour présenter un récit psychologique inédit, tout en portant un regard nouveau sur l'Homme et le monde ! 

Gwendoline

amitié

Beautiful Broken Things

11:26

de Sara Barnard


 Best friends Caddy and Rosie are inseparable. Their differences have brought them closer, but as she turns sixteen Caddy begins to wish she could be a bit more like Rosie – confident, funny and interesting. Then Suzanne comes into their lives: beautiful, damaged, exciting and mysterious, and things get a whole lot more complicated.”, Beautiful Broken Things, edition MacMillan

Un young-adult sans romance ? Il ne m’en fallait pas plus pour m’intriguer. Pas de triangle amoureux pour Beautiful Broken Things, mais plutôt un triangle amical. Direction Brighton, station balnéaire située dans le sud de l’Angleterre. Caddy et Rosie sont inséparables depuis leur enfance. Elles traînent toujours ensemble, s’adorent, se connaissent par cÅ“ur et rien ne peut les séparer. Du moins c’est ce qu’elles croyaient. Leurs entrées dans deux lycées différents n’avaient pas entaché leur amitié. Et pourtant cette harmonie se fracture lorsqu’un troisième membre s’ajoute à ce duo : Suzanne. C’est comme placer un poids sur un côté de la balance : elle se déséquilibre. L’amitié entre Caddy et Rosie, jusqu’à présent inébranlable, est comprise : tensions, rivalités et jalousie éclatent. Cette amitié à trois vacille constamment entre de forts sentiments fraternels et des disputes incessantes. Une telle dissonance ne peut mener qu’aux larmes et à la rupture. Quelle amitié survivra ? Celle que l’on connaît depuis des années ou celle que l’on trouve excitante pour sa nouveauté ?

On a tous déjà été confronté à ce genre de situation –du moins j’imagine-. L’amitié c’est un peu comme construire un mur ensemble, chacun y met du sien, place sa brique, et au fil du temps ce mur se fortifie. Puis un inconnu débarque du jour au lendemain et le mur se fissure.  Dans ce roman, l’inconnue se nomme Suzanne. Nouvelle élève, populaire, extravertie, jolie,  elle fait sensation. Une amie qu’on envie pour son charisme et son côté rebelle. Assez cliché. Pourtant ce n’est pas ça qui brise ce lien entre les deux meilleures amies. Non. Les responsables sont les démons enfouis dans l’esprit dans Suzanne et les sombres secrets qu’elle garde en elle.

Je ne vais pas vous mentir. Je cherchais une lecture en anglais limpide et sans complications et Beautiful Broken Things répond complètement aux critères. Le texte est compréhensible et épuré. Concernant l’intrigue, l’auteur a privilégié la psychologie des personnages et leurs sentiments au détriment de l’action. De très légers retournements dynamisent le récit. Ils auraient peut-être mérités d’être un peu plus approfondis ou plus surprenants.

Que dire de Caddy, Rosie et Suzanne ? Nos trois héroïnes sont paradoxales. Chacune a une personnalité qui lui est propre, un rapport à l’amitié bien particulier. Leurs différences les rassemblent mais les éloignent aussi. L’équation n’est jamais parfaite : un duo se détache et écarte un pion qui se retrouve seul. Les trois filles ont toutes une part de responsabilité dans les conflits qui se tissent entre elles. J’ai apprécié cette absence de manichéisme dans la conception de ces adolescentes cependant, en tant que lectrice, je suis restée extérieure au texte. Je n’ai pas réussi à m’attacher un seul de ces personnages même si certains traits de caractère coïncidaient avec les miens. Peut-être est-ce à cause de leur âge… je n’arrive pas à l’expliquer.

Beautiful Broken Things plaira aux amateurs de young adult. Un roman rapide à lire, un peu cliché. Un livre qui reflète les complexités des relations amicales mais pas que. Sara Bernard nous livre aussi un récit psychologique en couchant sur papier les noirceurs qui peuvent torturer l’esprit. 

★ ★   
Gwendoline

2016

Songe à la douceur

02:07

de Clémentine Beauvais


« Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c'est l'été, et il n'a rien d'autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant et plein d'ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse, et lui, semblerait-il, aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon. Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s'est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s'aperçoit, maintenant, qu'il ne peut plus vivre loin d'elle. Mais est-ce qu'elle veut encore de lui ? », Songe à la Douceur, édition Sarbacane

Une histoire d’amour.     Une histoire de retrouvailles.      Amour oublié.      Amour retrouvé.      Amour en suspens.

Tatiana et Eugène avaient dit adieux à leur premier amour, l’avaient enfermé dans une petite boîte qu’ils osaient parfois ouvrir. Mais un jour, le verrou de cette boîte se déverrouille sans prévenir et le passé leur saute à la figure. Leur vie d’adulte est déjà bien entamée lorsque leurs regards s’embrassent dans le métro. Surprise et gêne. Les adolescents qu’ils étaient réapparaissent. Et les souvenirs aussi. Nous, lecteurs, suivons le conte de cette histoire d’amour d’adolescente, de son début à sa fin, en se demandant si dix ans plus tard le dénouement sera le même.

En termes d’intrigue, cette romance reste assez simple : c’est le retour inattendu du premier amour qui éclate au visage, obsède et sème le doute. Néanmoins la particularité du roman s’observe dans sa forme et son écriture. Clémentine Beauvais innove en proposant une romance rédigée en vers. Un récit tout en délicatesse et poésie où mot et image se tiennent la main. Entre comparaisons, métaphores ou même calligrammes, c’est un nouveau rapport à la lecture qui s’affirme. Voir les mots qui descendent quand un des personnages descend en escalier ou avoir une phrase scindée en rythme pour représenter des mouvements de pas ou des battements de cÅ“ur. Cette Å“uvre hybride, mi- roman mi- poème, magnifie ce conte commun et réaliste et accentue la personnalité de cet homme et cette femme. Tatiana et Eugène se révèlent être des adolescents vagabonds et poétiques. A 14 et 17 ans, ils ont la particularité de s’échapper tout deux du monde : l’un plongé dans la littérature classique, l’autre ancré dans une perspective du Néant. Ces jeunes âmes questionnent le monde et la condition humaine, ils débattent, philosophent. Et entourés de cette coquille poétique, les héros laissent l’amour entrer dans leur cÅ“ur.

Que deviennent ces sentiments dix ans plus tard ? Une vraie inversion des sentiments amoureux s’opère chez les personnages, l’auteur s’amuse à zigzaguer entre leurs deux points de vue et on est forcés de constater que le temps fait grandir, fait évoluer. La Tatiana qui lisait des romans à l’eau de rose dans son jardin n’existe plus. De même que le révolté Eugène qui haïssait la vie et bannissait toutes émotions a disparu. Certes le ton est parfois fleur bleue et exagéré concernant l’expression des sentiments. Un halo romantique plane sans cesse au-dessus du texte. Mais attention à la fin. Fin réaliste et énigmatique, c’est maintenant au lecteur de prendre sa propre direction, de croiser les mots et d’imaginer le prochain chapitre de cette histoire.


La structure poétique de cette romance peut effrayer. L’auteur nous rassure en contrebalançant ce ton codé et abstrait avec l’intervention d’un personnage narrateur. Ce narrateur s’implique dans le récit, il n’est pas seulement conteur, il est juge et critique. Il lui arrive de se moquer du comportement des protagonistes, d’entamer un dialogue avec eux ou de symboliser le lecteur en ayant les mêmes réactions que lui. Ce narrateur dynamise la lecture et amène une légèreté au roman.


Songe à la Douceur c’est la réminiscence de sentiments adolescents, le surgissement d’un amour passé et la question de son évolution plusieurs années après. Conte du hasard, joli poème en vers, c’est une redécouverte de l’amour et de son écriture qui nous est proposé avec ce roman ! 

★ ★  ★ 
Gwendoline

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