2018

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

00:59

de Anthony Doerr


« [Roman qui] nous entraîne, du Paris de l’Occupation à l’effervescence de la Libération, dans le sillage de deux héros dont la guerre va bouleverser l’existence : Marie-Laure, une jeune aveugle, réfugiée avec son père à Saint-Malo, et Werner, un orphelin, véritable génie des transmissions électromagnétiques, dont les talents sont exploités par la Wehrmacht pour briser la Résistance. », Toute la lumière que nous ne pouvons voir, édition Albin Michel

Destins croisés. De deux enfants pendant la guerre. Allemagne. France. Werner, une jeune orphelin qui passe son adolescence dans les camps militaires hitlériens. Marie Laure, une jeune fille aveugle, qui fuit Paris, sa chambre et ses repères pour la mer. Connaître l’angoisse, la peur ; grandir trop tôt pour être au milieu de la crainte, de l’oppression et des bombardements. Un seul leitmotiv : être courageux c’est survivre. Deux âmes éloignées, deux camps ennemis et une rencontre dans ce chaos.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir. C’est peut être ces images que Marie Laure ne voient plus, car une voix, un individu, un lieu se transforment en un son coloré, à des sensations. 6 bouches d’égout avant le parc. Un éclat de rouge quand son père rit ; des tons de gris quand il allume, pensif, sa cigarette dans le salon. Cette lumière éteinte, c’est peut être cette voix française à la radio que Werner écoutait avec sa sÅ“ur Jutta, jusqu’à ce silence rompe ce doux moment loin de la précarité, de l’orphelinat et de la vie à la mine qu’on lui destine. Cette lumière est peut être ces rencontres et ces instants égarés au milieu de ce monde de terreur : les balades sur la plage et la chasse aux mollusques, cet ami amoureux des oiseaux, les lectures à voix haute des romans de Jules Verne ou encore les lettres de sa sÅ“ur. Cette lueur invisible, discrète, vite oubliée, et pourtant essentielle à la survie de nos héros. De chaque côté, les interdits et les menaces n’entachent pas les forces de la résistance ou de l’humanité.

Un récit à deux voix. Qui s’entrechoquent et s’entrecroisent autour de chapitres courts. Pourtant les mots se posent lentement : peut-être trop lentement, l’intérêt se décroche, quelques lignes sautent et on reprend doucement la lecture. J’ai aimé suivre le point de vue détaillé des personnages, seulement, souvent, le rythme ralentissait et s’allongeait. Comme cette narration parallèle au récit principal et inutile autour d’une pseudo chasse au trésor. Je regrette que ces phénomènes de descriptions et de ralentis n’aient pas eu lieu lors des scènes finales. Une rencontre. Presque aussi rapide qu’un battement d’aile. Le temps de cligner les yeux et tout est déjà loin. Alors cette scène reste en suspens avec un goût amer.

Toute la lumière que ne nous pouvons voir. Une lecture historique en demi-teinte, assombrie par des longueurs aux effets décrocheurs. Un récit lumineux pour ses héros : deux jeunes adolescents enrôlés dans les sursauts de leur époque, dans une guerre qui a massacré leur enfance.

Gwendoline

★   ✩ 

2018

La voleuse de livres

09:04

de Markus Zusak


« Leur heure venue, bien peu sont ceux qui peuvent échapper à la Mort. Et, parmi eux, plus rares encore, ceux qui réussissent à éveiller Sa curiosité. Liesel Meminger y est parvenu. Trois fois cette fillette a croisé la Mort et trois fois la Mort s'est arrêtée. Est-ce son destin d'orpheline dans l'Allemagne nazie qui lui a valu cet intérêt inhabituel ? Ou bien sa force extraordinaire face aux événements ? Au moins que ce ne soit son secret...  Celui qui l'a aidée à survivre. Celui qui a même inspiré à la Mort ce si joli surnom : la Voleuse de livres. », La Voleuse de Livres, édition Pocket

Une odeur de feu. Des cendres volent, aussi lumineuses que des lucioles, aussi piquantes qu’un serpent. Elles s’échouent sur les pavés. Maintenant froides et poussières, elles marquent de noir peau et habits. En fond, des bruits lourds ricochent sur les murs : des bombes tombent. Des drapeaux nazis se balancent silencieusement au bord des fenêtres, les rues gardent le souvenir des pieds fatigués et des âmes squelettiques qui ont traversé la ville comme des trophées ou des avertissements pour le peuple allemand. Sur la place, une lueur rougeâtre éclaire la nuit : le papier brûle, des bibliothèques entières se métamorphosent en milliers de particules étouffantes et insignifiantes. Elles emportent avec elle : le savoir et la liberté de l’esprit. Une ombre s’éloigne furtivement de cette montagne ardente. De de la fumée s’échappe de son manteau : une vive chaleur mordille sa peau, mais ce n’est rien comparé à la flamme qui lui tiraille les entrailles : sauver un livre du feu, désobéir aux ordres, et surtout au Führer. Cette petite silhouette se prénomme Liesel, une jeune orpheline allemande, recueillie par une peintre joueur d’accordéon au grand cÅ“ur et son épouse qui cache ses émotions derrière des airs de marâtre. Pour Liesel, c’est une nouvelle famille et une nouvelle vie qui se présentent à elle dans un monde où la puissance d’Hitler terrifie l’Europe. Le monde s’effrite, s’approche du chaos cependant au bord de la falaise une lumière à peine visible se dessine dans le brouillard. Malgré les intimidations, les restrictions, les défilés militaires et les parades humiliantes des prisonniers juifs dans la ville, une chose persiste : les mots. Des mots plus forts que les armes. Une leçon que retiendra Liesel toute sa vie. C’est dans cette atmosphère terrifiante et incertaine qu’elle découvre la lecture. Un vol anodin et spontané scelle à jamais l’union de la fillette avec les mots : des mots qui  élargissent l’esprit, des mots, symboles de fraternité, pour résister contre l’oppression et l’intolérance. Des mots qu’elle sauve des flammes et qui la sauvent en retour. Telle est l’histoire de la Voleuse de Livres.

Depuis bien longtemps j’avais été intrigué par ce titre et cette dénomination : « voleuse de livres ». Magnifique et mystérieux. Avant de tourner les pages de ce roman, j’ignorais complètement que j’allais me prendre une claque. Une belle claque pour terminer l’année 2017. Une sensation finement douloureuse et pourtant révélatrice. On ferme le roman tout étourdi et envahi d’un sentiment beau et douloureux. Mon expérience de lecture s’est révélée aussi puissante et bouleversante qu’une gifle. La Voleuse de Livre ne s’oublie pas. On s’en souvient pour sa peinture à la fois cruelle, injuste, véritable et belle de la vie. Elle illustre les conséquences d’un monde noyé dans le totalitarisme. J’ai terminé ce livre la gorge nouée,  les milliers d’émotions qui m’ont assaillie lors des derniers chapitres –révolte, haine, pitié, tristesse, apaisement- m’ont complètement sonnées. Parler de mon ressenti,  de mes sentiments est peut-être trop abstrait, trop maladroit pour une chronique littéraire, pourtant il m’est impossible de ne pas le partager. Mon ton est peut-être trop dramatique mais je n’ai jamais été autant secouée par un livre, jamais. Oh et puis tant pis pour les surplus de « peut-être » et de « trop », car pour moi la Voleuse de Livres se vit plus qu’il ne se lit. L’expérience de lecture est une étape clé dans la réception de cette Å“uvre. Ce roman fait vivre émotionnellement beaucoup choses et je trouve cela indispensable de le mentionner.

L’émotion est toujours là, présente. Même glacée et dissimulée sous l’enveloppe sèche de la Mort. L’histoire de Liesel est entrecroisée avec une narratrice tout à fait inédite : la Mort elle-même, qui voit les champs de batailles se transformer en mare de sang, et les corps épuisés pousser leur dernier souffle face contre terre. Le ton de ce personnage est froid, neutre, imperturbable. Ce choix narratif m’a dérouté et mêlé au style de Markus Zusak j’ai dû attendre les cents pages pour entrer pleinement dans le récit et ne pas le lâcher. Donner la voix du narrateur à la Mort m’a d’abord mise à distance avec le texte, j’avais l’impression d’être aussi insensible qu’elle à l’égard des personnages, que sa froideur empêchait toute empathie pour Liesel et ses proches. Puis, le récit avance, le style de l’auteur se déroule plus facilement dans mon esprit, et cette froideur de la Mort, qui fait écho à la barbarie d’une société totalitaire, se dissipe quand les livres s’invitent dans le quotidien de Liesel. Soudain, des couleurs apparaissent, des rires, de l’amitié, de la solidarité, et une vague d’espoir éclatent au creux des pages –lues par Liesel et par nous, lecteur devant ce récit- . Et enfin un lien se tisse avec le roman et ses héros.


La Voleuse de Livres est un petit chef d’Å“uvre, un roman intemporel, ancré dans un fond historique qui illustre magnifiquement bien le pouvoir des mots et de l’écriture.  Qui aurait cru qu’une fillette cachant un livre contre sa poitrine serait une image de liberté et de résistance, cette petite lumière d’espoir qui traverse le brouillard épais de la guerre ? 

 COUP DE COEUR

Gwendoline

2016

Le Livre de Perle

06:52

de Timothée de Fombelle


« Il vient d'un monde lointain auquel le nôtre ne croit plus. Son grand amour l'attend là-bas, il en est sûr. Pris au piège de notre Histoire, Joshua Perle aura-t-il assez de toute une vie pour trouver le chemin du retour ? Un grand roman d’aventures entre réel et féerie, une éblouissante ode à l’amour et aux pouvoirs de l’imaginaire. », Le Livre de Perle, édition Gallimard Jeunesse


Une histoire coincée entre deux mondes. Histoire et Imaginaire. Un peu perdus, on vogue quelques temps dans un flot de mots, dans un environnement flou ; puis on comprend que l’auteur nous fait vaciller entre deux mondes. Ici, ce qui nous est familier et là-bas, ce qui nous est inconnu et mystérieux. S’ajoute ensuite le passé et présent. La chronologie du récit accentue cette confusion. Mais une fois passé cette phase d’instabilité, on entre en pleine magie. Ce livre nous emporte vers un vent nouveau. Nos contes d’enfants existent-ils ? Là-bas un conte inédit nous est délivré, bien éloigné de ce qu’on peut connaître. C’est une histoire de fée, de prince, de fortune, de voyage, de tristesse, de malédiction et de haine. Derrière la beauté de ce conte se cache les ténèbres de l’homme. Une porte entre là-bas et ici s’ouvre. Joshua Perle –le nom que le héros porte dans notre monde- va se trouver emprisonné dans notre Histoire malgré lui. Envoyé de force dans notre monde, il passera sa vie à errer en quête d’une clé qui le ramènera dans son royaume de féérie.  

Ce livre est une petite perle. Aussi beau que magique, pour les petits comme les grands. L’écriture de Timothée de Fombelle fait planer un goût de douceur et de poésie. Une lueur d’espoir et de magie se détache de chaque mot même si ce livre retrace des évènements sombres de l’Histoire et du monde imaginaire. Ce roman est magnifiquement bien écrit, il fait preuve d’exemple et renverse les préjugés que l’on peut porter à la littérature de jeunesse. Ce n’est en rien un genre simplifié ou vulgarisé, ça reste une Å“uvre de littérature. Michel Tournier disait même que l’enfant est le lecteur le plus exigeant.


Le Livre de Perle fait rêver. Pas seulement pour son style ni son univers si particulier et instable mais pour les émotions qui s’en dégagent. Amitié. Amour. Voyage. Reconnaissance. Confiance en soi. Courage. Sacrifice. Une des plus belles histoires d’amours se dévoile au fil des pages. Un amour candide, impossible, simple, magique, douloureux. A la fois motivant et désespérant.

Nous, lecteurs, sommes aussi acteurs de ce récit. Quand le narrateur se manifeste à la première personne, on croit devenir le témoin de cette aventure. On photographie les instants, les moments chocs. On se questionne et on cherche le lien entre ces deux mondes. On ouvre les petits paquets blancs, on découvre la magie. On vieillit comme nos personnages. On goûte les guimauves de la Maison Perle – je crois que ces guimauves m’ont plus fait rêver que quelconque objet féerique-. Et on tire notre propre conclusion du dénouement. Une fois terminé, on ne désire que tout relire pour écarter les taches d’ombres que contiennent encore certaines lignes.

Lire le Livre de Perle c’est oser se lancer dans la confusion, pour ensuite découvrir un conte situé entre réel et magie, un conte entre deux mondes, qui nous fait rêver et pleurer, tellement les mots sont beaux, tellement l’histoire est belle. Cette histoire de Perle ensorcelle ! 

COUP DE COEUR
Gwendoline

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