2018

Une braise sous la cendre

04:49

de Sabaa Tahir


« Laia est une esclave. Elias est un soldat. Aucun d'entre eux n'est libre. Sous l'Empire Martial, la défiance est synonyme de mort. Ceux qui ne dédient pas leur sang et leur corps à l'Empereur risquent l'exécution des personnes qu'ils aiment et la destruction de tout ce qui leur est cher. C'est dans ce monde brutal, inspiré de la Rome ancienne, que Laia vit avec ses grands-parents et son frère aîné. Sa famille survit comme elle peut dans les allées sombres et pauvres de l'Empire. Ils ne défient pas l'Empire. Ils ont vu ce qui arrive à ceux qui osent le faire. Mais quand le frère de Laia est arrêté pour trahison, Laia doit prendre une décision. En échange d'aider les rebelles qui ont promis de secourir son frère, elle doit risquer sa propre vie pour jouer les espionne à l'intérieur même de la plus grande académie militaire de l'Empire. », Une braise sous la cendre, édition Pocket Jeunesse

Une brume épaisse t’aveugle. Des grains de sable glissent sous tes lèvres et croquent sous tes dents. Le voile qui te couvre le visage n’empêche pas les bourrasques de vent de te griffer la peau. Sens-tu cette odeur de fumée froide ? Vois-tu, au milieu de ces ruines, la résistance qui rougit silencieusement ? Non. Et pourtant une braise est là. Sous la cendre.

Un monde où les édifices sont faits de sang, de chair et de larmes. Dystopie.  Fantasy. Martiaux contre Érudits. Sur ce territoire asséché par le soleil, léché par des vagues de sables : l'oppression siffle dans les rues. Les Martiaux et leurs sabres puissants ont écrasé les Érudits et leur savoir aiguisé. Opprimée, tuée, séquestrée, cette classe vit dans la peur. Laïa aidait sa grand-mère à confectionner des confitures, épaulait son grand père pour soigner des malades, restait éveillée toute la nuit jusqu'au retour de son frère et ses escales nocturnes mystérieuses. Jusqu'à. Un nom murmuré au bord des lèvres. Les Masks. Des guerriers aussi rapides qu'un sabre. Des machines à tuer.  Le sang coule. Laïa prend la fuite. Elle court vers un appel à l’aide, une chance, un espoir. Sauf que l’espoir se paye. Durement. Laïa s’introduit dans la gueule du loup : Blackliff, l’école qui transforme des âmes innocentes en soldats sanguinaires. Espionne sous sa tunique d’esclave. Esclave de la femme à la tête de cette armée. Une minuscule fourmi dans l’antre de la reine impériale. Sa mission : survivre sans se faire écraser.

Une braise sous la cendre m’a transporté dans un univers instable et chaotique. Un univers régi par une seule règle : survivre ou mourir. Un panorama de personnages. Un enchaînement de combats. Des mythes et des monstres oubliés qui apparaissent comme un mirage dans les dunes. Des épreuves à surmonter. Autant vous dire que ce livre ne manque pas d’action ! Une série de péripéties présentes dès le début du roman. Et pourtant je ne me suis pas transformée en papivore. Une lecture fracturée, des pages difficiles à digérer. Pour la première partie du roman. Uniquement. Des personnages principaux et secondaires bien dessinés et réactifs dans le récit. Ce manque d’immersion complète dans le roman tient au décor construit par l’auteur. A mon goût, il manque de descriptions et de détails. J’aurais aimé en connaître davantage sur le monde de Laïa et Elias, car l’histoire de ce roman et ses composantes offrent une richesse infinie d’interprétation et d’imagination.

 Les personnages et leurs interactions sont la clé du récit. Deux héros aussi attachants que différents : Laïa, la jeune fille fébrile qui endosse courageusement le rôle d’esclave pour sauver son frère, et Elias, le prochain guerrier influent de son régiment, assoiffé de liberté. Helen. Cuisinière. Marcus. Keenan. Des noms en arrière-plan mais tout aussi captivants. Sans parler du Gouverneur, la femme qui emprisonne dans sa main de fer le destin de ces jeunes. Elle est imprévisible, insensible et détestable. Dès qu’elle se apparaître entre deux mots, on retient son souffle. Des personnages et leur complexité. Bon ou mauvais. Bien ou Mal. L’auteur dissipe toute vision manichéenne, aucun personnage, aucune situation n’est aussi tranchée. Derrière cette barbarie et cette angoisse constante, une humanité rayonne. Ce roman illustre l’humain et ses élans naturels, ses choix, ses doutes, son égoïsme, sa peur, son orgueil, sa générosité. Éclatement de sentiments contradictoires, ces émotions si complexes qui constitue l’Homme. Le chaos n’empêche pas l’affection. Sabaa Tahir prend le choix audacieux de construire dans ce premier tome « un quatuor » amoureux. Étrangement, cette caractéristique n’a pas entaché le plaisir de cette lecture : pas de romance au détriment de l’intrigue principale, pas d’émotions superflues pour dynamiser le texte. Une romance qui s’immisce naturellement dans le récit et s’éclaircit dès le dénouement. Une romance sans excès aussi bien menée, je ne peux que valider !

Avec Une braise sous la cendre, aiguisez vos armes, ouvrez l’Å“il et préparez-vous à vous confronter à vos plus grandes peurs et mêmes à vos amis ! Un roman fantasy porté par une action intense et des personnages travaillés : découvrez les origines de cette braise destinée à brûler ! 

★    
Gwendoline

2018

Sept jours pour survivre

02:04

de Nathalie Bernard


« Nita, une adolescente amérindienne est kidnappée à Montréal et se réveille dans une cabane perdue au cÅ“ur de la foret canadienne enneigée. Qui l'a emmenée ici et pourquoi ? Une chose est sûre : c'est seule qu'elle devra affronter les pires prédateurs. Du côté des enquêteurs, les indices sont rares. Une course contre la montre s'engage. Nita a sept jours pour survivre. », Sept jours pour survivre, édition Thierry Magnier

Un frisson glisse sur la peau. Les muscles se contractent. Le corps s’accroche aux vêtements qui le protègent du froid. Accélérer le pas. La porte claque. Une chaleur douce enlace cette silhouette glacée. Un chocolat chaud fume. Construire sa tanière sous un plaid. Ouvrir Sept jours pour survivre. Soudain tout est blanc, froid, mort. Un silence sourd. Les animaux sont tapis sous terre. Une cabane en bois, brimbalante, se drape d’un manteau cristallisé. Une brise d’air glaciale mord la petite ombre couchée sur le squelette d’un vieux matelas. Une âme tremble de peur, tremble de froid. Nita. Une adolescence amérindienne. Passionnée de photographie. Enlevée à son cocon familial le jour de son anniversaire. Séquestrée par un dérangé. Emprisonnée dans une vieille cabane. Une minuscule empreinte humaine dans une mer d’arbres. Dans cette forêt, Nita se retrouve seule : seule contre son ravisseur, seule contre les éléments naturels, seule contre elle-même.

J’ai vécu une soirée angoissante et glaçante. Une nuit pour découvrir Nita. Son combat pour survivre. Une lutte physique et mentale. Ce thriller m’a transportée à Montréal dans cette prison d’hiver. Nathalie Bernard immerge son lecteur dans sa fiction : ses mots vous capturent dès les premières pages ; ils s’emparent de vos émotions. Angoisse. Suspense. Le sablier est tourné. Les jours s’égrainent. Chaque jour : une nouvelle épreuve. Et deux ultimatums : vivre ou mourir. Dans le récit, l’auteur décrit les grands espaces, la richesse de la Nature, sa beauté imperturbable et cruelle face à notre toute petite présence humaine. Des paysages grandioses ont soufflé sur le papier : autant fascinants que terrifiants ! Des bulles d’airs nous libèrent de cette tension. Le narrateur s’engouffre sous les uniformes des enquêteurs. Un duo acharné. Déterminé à retrouver la jeune fille en vie. Plusieurs panoramas s’enchaînent : comprendre l’environnement familial de Nita, relier sa disparition à d’autres cas similaires et démasquer le coupable. Plus qu’un thriller, ce roman est un écho à un pan oublié de l’Histoire : la condition des Amérindiens, le respect de leur culture au Canada au cours du XXe siècle, et, la violence faite aux femmes autochtones.

Sept jours pour survivre : la promesse d’un roman initiatique, d’un thriller glaçant et d’une découverte culturelle. Le roman d’une nuit pour frissonner et comprendre la signification du mot « survivre ».

★    

Gwendoline

2018

La voleuse de livres

09:04

de Markus Zusak


« Leur heure venue, bien peu sont ceux qui peuvent échapper à la Mort. Et, parmi eux, plus rares encore, ceux qui réussissent à éveiller Sa curiosité. Liesel Meminger y est parvenu. Trois fois cette fillette a croisé la Mort et trois fois la Mort s'est arrêtée. Est-ce son destin d'orpheline dans l'Allemagne nazie qui lui a valu cet intérêt inhabituel ? Ou bien sa force extraordinaire face aux événements ? Au moins que ce ne soit son secret...  Celui qui l'a aidée à survivre. Celui qui a même inspiré à la Mort ce si joli surnom : la Voleuse de livres. », La Voleuse de Livres, édition Pocket

Une odeur de feu. Des cendres volent, aussi lumineuses que des lucioles, aussi piquantes qu’un serpent. Elles s’échouent sur les pavés. Maintenant froides et poussières, elles marquent de noir peau et habits. En fond, des bruits lourds ricochent sur les murs : des bombes tombent. Des drapeaux nazis se balancent silencieusement au bord des fenêtres, les rues gardent le souvenir des pieds fatigués et des âmes squelettiques qui ont traversé la ville comme des trophées ou des avertissements pour le peuple allemand. Sur la place, une lueur rougeâtre éclaire la nuit : le papier brûle, des bibliothèques entières se métamorphosent en milliers de particules étouffantes et insignifiantes. Elles emportent avec elle : le savoir et la liberté de l’esprit. Une ombre s’éloigne furtivement de cette montagne ardente. De de la fumée s’échappe de son manteau : une vive chaleur mordille sa peau, mais ce n’est rien comparé à la flamme qui lui tiraille les entrailles : sauver un livre du feu, désobéir aux ordres, et surtout au Führer. Cette petite silhouette se prénomme Liesel, une jeune orpheline allemande, recueillie par une peintre joueur d’accordéon au grand cÅ“ur et son épouse qui cache ses émotions derrière des airs de marâtre. Pour Liesel, c’est une nouvelle famille et une nouvelle vie qui se présentent à elle dans un monde où la puissance d’Hitler terrifie l’Europe. Le monde s’effrite, s’approche du chaos cependant au bord de la falaise une lumière à peine visible se dessine dans le brouillard. Malgré les intimidations, les restrictions, les défilés militaires et les parades humiliantes des prisonniers juifs dans la ville, une chose persiste : les mots. Des mots plus forts que les armes. Une leçon que retiendra Liesel toute sa vie. C’est dans cette atmosphère terrifiante et incertaine qu’elle découvre la lecture. Un vol anodin et spontané scelle à jamais l’union de la fillette avec les mots : des mots qui  élargissent l’esprit, des mots, symboles de fraternité, pour résister contre l’oppression et l’intolérance. Des mots qu’elle sauve des flammes et qui la sauvent en retour. Telle est l’histoire de la Voleuse de Livres.

Depuis bien longtemps j’avais été intrigué par ce titre et cette dénomination : « voleuse de livres ». Magnifique et mystérieux. Avant de tourner les pages de ce roman, j’ignorais complètement que j’allais me prendre une claque. Une belle claque pour terminer l’année 2017. Une sensation finement douloureuse et pourtant révélatrice. On ferme le roman tout étourdi et envahi d’un sentiment beau et douloureux. Mon expérience de lecture s’est révélée aussi puissante et bouleversante qu’une gifle. La Voleuse de Livre ne s’oublie pas. On s’en souvient pour sa peinture à la fois cruelle, injuste, véritable et belle de la vie. Elle illustre les conséquences d’un monde noyé dans le totalitarisme. J’ai terminé ce livre la gorge nouée,  les milliers d’émotions qui m’ont assaillie lors des derniers chapitres –révolte, haine, pitié, tristesse, apaisement- m’ont complètement sonnées. Parler de mon ressenti,  de mes sentiments est peut-être trop abstrait, trop maladroit pour une chronique littéraire, pourtant il m’est impossible de ne pas le partager. Mon ton est peut-être trop dramatique mais je n’ai jamais été autant secouée par un livre, jamais. Oh et puis tant pis pour les surplus de « peut-être » et de « trop », car pour moi la Voleuse de Livres se vit plus qu’il ne se lit. L’expérience de lecture est une étape clé dans la réception de cette Å“uvre. Ce roman fait vivre émotionnellement beaucoup choses et je trouve cela indispensable de le mentionner.

L’émotion est toujours là, présente. Même glacée et dissimulée sous l’enveloppe sèche de la Mort. L’histoire de Liesel est entrecroisée avec une narratrice tout à fait inédite : la Mort elle-même, qui voit les champs de batailles se transformer en mare de sang, et les corps épuisés pousser leur dernier souffle face contre terre. Le ton de ce personnage est froid, neutre, imperturbable. Ce choix narratif m’a dérouté et mêlé au style de Markus Zusak j’ai dû attendre les cents pages pour entrer pleinement dans le récit et ne pas le lâcher. Donner la voix du narrateur à la Mort m’a d’abord mise à distance avec le texte, j’avais l’impression d’être aussi insensible qu’elle à l’égard des personnages, que sa froideur empêchait toute empathie pour Liesel et ses proches. Puis, le récit avance, le style de l’auteur se déroule plus facilement dans mon esprit, et cette froideur de la Mort, qui fait écho à la barbarie d’une société totalitaire, se dissipe quand les livres s’invitent dans le quotidien de Liesel. Soudain, des couleurs apparaissent, des rires, de l’amitié, de la solidarité, et une vague d’espoir éclatent au creux des pages –lues par Liesel et par nous, lecteur devant ce récit- . Et enfin un lien se tisse avec le roman et ses héros.


La Voleuse de Livres est un petit chef d’Å“uvre, un roman intemporel, ancré dans un fond historique qui illustre magnifiquement bien le pouvoir des mots et de l’écriture.  Qui aurait cru qu’une fillette cachant un livre contre sa poitrine serait une image de liberté et de résistance, cette petite lumière d’espoir qui traverse le brouillard épais de la guerre ? 

 COUP DE COEUR

Gwendoline

2017

Inséparables

10:19

de Sarah Crossan


« Grace et Tippi sont deux soeurs siamoises qui entrent pour la première fois au lycée. Elles se soutiennent face aux regards des autres. Lorsque Grace tombe amoureuse, c'est tout son monde qui vacille. », Inséparables, édition Rageot

On connaît tous cette histoire de Platon : lors d’un banquet où les verres de vins débordent, où les mots roulent sur la langue, Aristophane dévoile un mythe énigmatique. Avant, l’Homme vivait constamment attaché, relié à un autre : il formait un être démultiplié doté d’une si grande vigueur qu’il effrayait les Dieux. Zeus scinda cet être en deux et chaque moitié, anéantie par cette punition, errait à la recherche de sa partie manquante. Un mythe, une conception de l’amour : l’âme sÅ“ur. Une « Ã¢me sÅ“ur ». SÅ“ur.

 Deux sÅ“urs dans un corps. Des sÅ“urs unies par la chair, le sang et  les os. Deux âmes qui s’entremêlent, dansent ensembles et tiennent dans leurs mains cet amour, cette affection inédite avec sa jumelle. Symbiose fraternelle, symbiose dans la peau. « Ma sÅ“ur me colle à la peau ». Littéralement. Grace et Tippi, deux sÅ“urs, deux entités distinctes glissées dans un corps. Elles se partagent un buste et deux jambes. Être différente. Être une bête de foire. Déclencher stupeur et dégoût. Des réactions devenues banales ; hocher les épaules, éclater de rire et continuer à avancer. C’est leur quotidien. Affronter des élèves préoccupés par l’unique bouton qui pousse au milieu de leur figure, c’est tout nouveau. Nouveaux visages. Nouvelles expériences. Mains liées, elles passent pour la première fois les grilles du lycée.

Inséparables, un roman intense et résonnant, illustrant avec simplicité et justesse la vie des jumeaux siamois et son rapport à l’autre, à son corps et à ses émotions.  Sous le regard de Grace, le lecteur se greffe à ces deux sÅ“urs et découvre les particularités que cette gémellité inédite induit. Attachée à sa sÅ“ur. Penser à soi et à l’autre. Une intimité collective. Le même air, le même sang qui circulent dans leur corps ; elles peuvent presque sentir leurs cÅ“urs respectifs taper à l’unisson. Deux émotions : étouffement et réconfort. Jamais seule. Toujours deux.

Jusqu’à ce que le texte, les mots traduits par Clémentine Beauvais, aident à reprendre notre respiration. Pour nous lecteur et pour ses personnages. C’est léger, fracturé, poétique. Construire le récit à la manière de vers libres est très ingénieux : des jeunes filles emprisonnées dans un corps pour deux et des mots qui se libèrent, qui se détachent, font voir l’espace dans le texte. Un point de vue interne : Grace, elle seule, sa parole, son individualité, son espace. Une mise en page épurée, miroir d’une fracture symbolique qui se dévoile lors des dernières pages. Et ramène au début du livre, à sa couverture, à son titre « Inséparables ». Cette construction littéraire m’a marquée tout en amenant un air de poésie à cette histoire. Pour moi, il y a un très beau travail de traduction de la part de Clémentine Beauvais  –je n’ai malheureusement pas lu le texte original mais il serait intéressant de comparer pour voir si la dimension littéraire reste la même-.

Des sÅ“urs siamoises, oui ; adolescentes, aussi. Ici pas de récit plaintif centré sur leur gémellité. Leur corps ne répond peut être pas aux codes de la normalité pour la société, elles n’en restent pas moins deux adolescentes des plus normales : vivre, s’amuser, se remplir la tête et les veines d’expériences. Sentiments amoureux peut être bien mais romance sûrement pas. C’est un roman sur l’amour indéfectible et indescriptible qui lie ces deux sÅ“urs attachées l’une à l’autre. Leur cadre familial n’est oublié. Pas idéalisé ni dramatisé. C’est une famille avec ses caractères, ses problèmes, ses disputes, ses joies. J’ai apprécié les différents arrêts sur image sur les membres de cette famille, attachants et presque aussi complexes que Tippi et Grace (une petite sÅ“ur danseuse, affectée par l’attention que prennent ces sÅ“urs extraordinaires, un papa désarmé et résigné noyant ses soucis chaque nuit ; et d’autres que je préfère taire pour que vous les découvriez par vous-même).

Inséparables depuis toujours, dans leur chair et leur vie. A deux dans un corps. Et dans le cÅ“ur de l’une, l’autre n’est jamais loin. Le destin les a liées l’une à l’autre, l’amour a réuni les deux âmes de ces sÅ“urs ! 
★    
Gwendoline

2017

A Monster Calls

10:44

de Patrick Ness


« The monster showed up just after midnight. As they do. But it isn’t the monster Conor's been expecting. He's been expecting the one from his nightmare, the one he's had nearly every night since his mother started her treatments, the one with the darkness and the wind and the screaming... This monster is something different. Something ancient, something wild. And it wants the most dangerous thing of all from Conor. It wants the truth. » A Monster Calls, édition Walker Books et illustration de Jim Kay

Le soleil se couche derrière les collines. La nuit tombe. Le vent se lève. L’horloge sonne minuit et Conor s’agite dans son sommeil. Minuit sept. Le monstre est de retour. Un arbre terrifiant et ancestral qui joue des mots et des éléments à la recherche d’une chose : la vérité. Une vérité qui doit venir de la bouche de Conor. Tous les soirs, ce même cauchemar lacère Conor dans ses bras.  Ses nuits d’angoisse ont débuté depuis sa mère a commencé ses traitements contre le cancer, une maladie qui a complètement fracturé son quotidien. Sa mère dort toujours quand il part à l’école, pour le dîner il sait qu’il aura droit à un simple plat surgelé mais il reste certain que sa maman va guérir. Alors qu’importe qu’un monstre le menace de l’engloutir, qu’importe qu’il rentre de classe avec des bleues sur le corps, qu’importe que sa grand-mère snob et son père expatrié aux Etat Unis refassent surface, la guérison de sa maman arrivera et il retrouvera la vie qu’il a perdue. Une vie à deux. Lui et sa mère contre le monde.

Faire appel au fantastique pour s’échapper de la réalité. Garder les yeux fermés pour ne pas voir la vérité. Se noyer dans l’espoir face à la maladie. Comment survivre, continuer à avancer quand notre monde s’effondre ? Quand la vie devient un cauchemar, une lutte permanente ? Combattre la maladie. Combattre les autres. Accepter la maladie. Accepter le regard des autres. Vivre avec la maladie. Vivre après la maladie. Quelques minutes après minuit est un roman bouleversant sur la maladie et le chaos qu’elle génère dans une famille ; le cancer se repend au cÅ“ur d’un foyer et noircit la vie du malade et de ses proches. Tout est gris. Tout est injuste. Tout fait mal. Un magnifique roman métaphorique et initiatique sur la souffrance de l’enfant et son rapport à la maladie.

Les visites du monstre sont ponctuées par le récit de trois contes. Trois contes, loin des histoires de fées, qui floutent les frontières du Bien et du Mal : n’y-a-t-il que bon ou méchant ? La vérité n’est pas si évidente, limpide et éclatante. S’interroger. Sur l’humain. Le monde. Et leur complexité. Conor d’abord renfermé et imperméable à toute conversation avec le monstre, les autres et même ses proches, voit son amure se fissurer. Douleur. Culpabilité. Le jeune garçon va difficilement poser des mots sur ce qui l’étouffe : être humain et éprouver des milliers d’émotions contradictoires.  Les illustrations de Jim Kay sont à l’image de ce drame familial : peur, angoisse, souffrance sont représentées par des dessins sombres, chaotiques, profonds.

A Monster Calls, un chef d’Å“uvre de littérature jeunesse poétique et saisissante : un récit lumineux débordant d’amour et d’espoir sur la maladie, la mort, le chagrin ! 

 COUP DE COEUR
Gwendoline

2017

Lait et Miel

11:27

de Rupi Kaur


« Construit autour de courts poèmes en prose, "Lait et Miel" parle de survie. De l'expérience de la violence, des abus sexuels, de l'amour, de la perte et de la féminité. Le recueil comprend quatre chapitres, et chacun obéit à une motivation différente, traite une souffrance différente, guérit une peine différente. "Lait et Miel" convie les lecteurs à un voyage à travers les moments les plus amers de l'existence, mais y trouve de la douceur, parce qu'il y a de la douceur partout si l'on sait regarder. » Lait et Miel, édition Charleston

Lait et Miel. Un recueil de poésie contemporaine. Ecrit par Rupi Kaur, une jeune canadienne d’origine indienne. Sur le papier, Rupi Kaur livre son histoire personnelle, elle se libère et se soigne par les vers. Mais pas seulement. Sa poésie peint les émotions et les expériences d’une femme, de la femme en général. Sa place dans le cadre familial, au sein  d’une société patriarcale où le leitmotiv est souvent « sois belle et tais toi » ; ou quand on préfère dire à une femme qu’elle est belle avant de saluer son intelligence ou son courage. Cette Å“uvre dévoile la femme et son intimité, ses élans amoureux, sa sexualité, son rapport au corps, sa beauté : de nombreux champs, chantés et questionnés par Rupi. Les poèmes sont rassemblés quatre sections comme un voyage, l’ascension d’une femme et son évolution émotionnelle : souffrir, aimer, rompre et guérir. « Souffrir » ouvre le récit poétique avec une grande intensité : les mots frappent, ils dessinent des images dures et terriblement bouleversantes. Douleur, noirceur, abus sexuel, invisibilité de la mère et l’enfant. Les dessins qui lient cette prose font écho à au vide, au traumatisme violent qui s’est installé chez la fillette qu’elle était. « Aimer » illustre l’éclosion des sentiments amoureux, la narratrice parle de cet homme à qui elle a donné son être, son cÅ“ur et son corps. Un amour qui s’enflamme, un amour passionnel mais toxique : « soit il [l’] éclaire / soit il [la] fait souffrir pendant des jours » (p67).  « Rompre » parle de la rupture et des milliers d’émotions qui traversent la femme : douleur, peine, colère, amertume, solitude. Perdre l’autre pour mieux se retrouver avec soi-même : « je ne suis pas partie parce que /  j’ai cessé de t’aimer / je suis partie parce que / plus je restais moins / je m’aimais » (p95). Puis vient « Guérir » : la femme blessée devient la femme guérisseuse. Une dernière étape aux airs de développement personnel où Rupi panse les blessures de ses lecteurs et enroule autour de ses vers des branches positives : déculpabiliser, accepter sa souffrance, se reconcentrer sur soi, s’aimer et apprivoiser paisiblement sa solitude et son corps. Elle s’applique à briser les critères de beauté définis par notre société : elle illumine le corps féminin, un corps avec ses attributs naturels (poils, vergeture).

Cher Lait et Miel, la douceur de ton miel m’a charmée, cependant ton lait a caillé. Un petit jeu de mots pour dire que la poésie de Rupi Kaur m’a laissée « mi-lait mi-miel ». Promis j’arrête. Je crois que c’est l’une des premières Å“uvres de poésie contemporaine que je lis et après avoir tourné deux fois les pages de cette Å“uvre, j’en viens au même résultat : j’ai aimé tout en étant déçue.

Déjà le squelette de ce recueil est déroutant : on sent qu’il y a le désir de construire un récit qui suit une continuité et qui avance vers une finalité : un sérénité de l’être avec ses émotions et qui il est. Pourtant j’ai ressenti un décalage entre les trois premières sections du livre qui ressemblent plus à des  « Ã©clats d’émotions sincères » et la dernière étape « guérir » qui se transforme en récit de développement personnel et féministe. Je n’ai rien de mal avec ça au contraire : Rupi Kaur fait un joli plaidoyer sur l’égalité homme-femme en reprenant les racines de son prénom ou dresse une image forte et bienveillante de la femme. Le problème est que ces messages ne collent pas vraiment avec les textes précédents où la narratrice est ballottée par ses émotion : son regard est plus subjectif –moins universel/général que dans « guérir »- et donc plus humain (par exemple l’étape « rompre » place la narratrice dans une aigreur face à la femme qui a pris sa place : une réaction naturelle mais loin de l’accent féministe montré dans la dernière partie du recueil). Est-ce qu’il faut alors voir « guérir » comme la preuve d’une évolution de la narratrice sur sa vision du monde – son aigreur envers l’autre femme dans « rompre » se métamorphose en solidarité féminine dans « guérir » - ? Je l’ignore.

La plus grande particularité de cette poésie reste son écriture. La brièveté de nombreux poèmes, le style très épuré étonnent comme ils font l’originalité de Lait et Miel.  Son écriture se veut directe et touchante –des mots qui piquent nos émotions comme des aiguilles : une sensation vive et instantanée-. Cette pratique me paraît aussi associée au passé et au présent créatif de Rupi Kaur qui a commencé par publier ses dessins et ses poèmes de manière singulière et désordonnée sur Instagram.  De plus, le silence et les dessins complètent la prose : derrière les vers se cachent du blanc, un trait, une douceur silencieuse. Par exemple de dessins dans « Rompre » symbolisent une perte, une incomplétude et une scission de l’être. Je retiens une belle image liée à la peau de serpent pour illustrer le processus de l’oubli et de la reconstruction : « tu es peau de serpent / et je continue de me dépouiller de toi (…) » (p119). En résumé, dans cet art minimal d’écriture, il y a un travail de poésie : on retrouve des anaphores, des comparaisons –de jolies associations sur l’art d’aimer avec la peinture ou la ville- et des jeux de répétitions. L’énonciation variable est intéressante : le « je » de la confession et en plus du « tu » adressé au lecteur tiennent également la main à un autre « tu ». La voix douce et forte de la Rupi guérie s’adresse à la Rupi effondrée après sa rupture, elle fait tomber le rideau des illusions : « (…) tu donnes et tu donnes / jusqu’à ce qu’ils extirpent tout de toi (…) » (p106). Je retiens de très jolis poèmes, des vers percutants et d’un autre côté, d’autres textes ne m’ont pas du tout ému : trop exagérés, trop niais, trop semblables à des phrases à coller sur son journal intime – comme « tu m’as touchée / sans même / me toucher » (p64)-.

Lait et Miel est un recueil poétique étrangement doux à lire comme difficile à aimer. Il m’a été impossible de vous en parler sans me scinder en deux hémisphères contraires : ses mots m’ont frappé de douceur comme ils m’ont fait lever les yeux au ciel.

Gwendoline

2017

Neverland

07:55

de Timothée de Fombelle


« Neverland est l’histoire d’un voyage au pays perdu de l’enfance, celui que nous portons tous en nous. À la fois livre d’aventure et livre-mémoire, il ressuscite nos souvenirs enfouis. », Neverland, édition L’Iconoclaste

La deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin : Neverland. Le pays imaginaire où Peter Pan et tous les gamins perdus ne grandissent jamais. L’enfance, cette douce contrée que l’on quitte tous un jour, sans trop savoir quand, ni comment. Quand passe-t-on la frontière du monde adulte ? Quand l’enfant qui sommeille en nous se fait de plus en plus petit ? S’est-il réellement évaporé ou se cache-t-il malicieusement en nous comme l’ombre de Peter Pan qui marche joyeusement dans ses pas et disparaît dès qu’il la cherche ? Des questions qui résonnent dans mon oreille après avoir fermé le premier roman pour adultes de Timothée de Fombelle. On le connaît pour ses romans jeunesses à succès comme Vango ou le Livre de Perle, des Å“uvres ancrées dans un imaginaire profond et onirique où se mêle toujours un rapport particulier avec le temps. Le temps qui s’écoule, l’enfant qui grandit, qui s’oublie. Neverland ré-ouvre ce carnet de l’enfance que de nombreux adultes ont abandonné dans un tiroir. Sortir l’enfance du tiroir. Remonter le fleuve de ses souvenirs enfantins à contrecourant pour y trouver sa source. Telle est la quête du narrateur de ce récit. Un voyage fantastique et métaphorique vers le pays de l’enfance. Les souvenirs tombent sur le papier, quelques instants d’un passé oublié s’accrochent à cette canne à pêche plongée dans la mare à mémoire. Tout se lie, se déroule, s’embobine vers un chemin brumeux. Est-ce que l’enfance l’attend au bout du chemin ?

L’écriture de Timothée de Fombelle est aussi ingénieuse et vagabonde que je l’imaginais. Cette introspection vers une notion aussi abstraite et impénétrable qu’est l’enfance se transforme en une épopée vers une terre inconnue. Sans carte, ni boussole, le narrateur s’arme de ses souvenirs, ses objets anciens, ses carnets oubliés dans des cartons. A chaque étape s’inscrit un possible évènement déclencheur de cette migration vers le sol adulte. A chaque étape, le narrateur se glisse dans la peau de l’enfant qu’il était : enfant et adulte se croisent, se regardent, se comparent. Il y a une dichotomie constante entre la quête d’un adulte vers son passé et la fuite de l’enfant qu’il était et qui vit par instants présents.

Le lecteur n’échappe pas lui aussi à son lot de réminiscence.  On se surprend à chercher dans notre petite boîte mémoire, à tirer ce fil qui nous mène à notre premier souvenir, à notre première rupture avec l’enfance (je me souviens des larmes que m’a arraché la fameuse révélation du père noël). Certaines anecdotes communes embaument ces souvenirs d’un halo de douceur : faire semblant de dormir juste pour être bordé par nos parents ou les périples imprévus, en famille, pendant les jours de classe.

Neverland : un récit intime, un récit poétique, un récit énigmatique, aussi magique et abstrait que l’esprit d’un enfant ! 

Gwendoline

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