2019

signée poète X

10:18







        Le jour où j'ai rencontré Poète X

Je me suis retrouvée,
nez à nez,
avec une adolescente de 16 ans du quartier d'Harlem,
 gonflée de rage et de désir,
qui voulait qu'on l'aime,
et qu'on lui accorde l'attention qui lui manquait tant.
Elle aurait aimé de temps en temps,
ne pas sortir les poings constamment,
s'échapper de ce corps trop grand,
et des commandements dictés par sa chère maman.

Des émotions,
coincées entre la pression maternelle et la religion,
qui éclatent sur les pages blanches de son carnet.

La poésie
devient son appui.
un souffle,
une pause,
un répit.

Une poésie qui
se récite et se dit.
C'est dans le slam
que Xiomara soigne son âme

et qu'elle recueille les moments clés
de ses journées :
des baisers cachés,
un petit frère à protéger,
une prof de littérature impliquée,
et une relation maternelle compliquée.

Ce jeu avec les mots
n'est jamais trop.
C'est avec une douceur poétique et l'honnêteté du slam
que le narrateur déclame
au lecteur,
la vie et les peurs
de Xiomara. 

J'ai été touchée en plein cœur
par cette adolescente qui ouvre son cœur,
par cet éclat de sentiments,
par cette sincérité,
par cette jolie chanson sur le pouvoir des mots.

Des sujets de société contemporains
se tissent au récit
et aux poignets de notre héroïne :
harcèlement de rue
religion
émancipation
masturbation féminine
maltraitance infantile
sexisme
slut-shaming
violence verbale et psychologique
découverte de soi.

Un roman coup de poing.
Il secoue.
Néanmoins,
j’ai aimé être témoin
de cette brutale délicatesse.

𝕤𝕚𝕘𝕟𝕖𝕖 𝕡𝕠𝕖𝕥𝕖 𝕏

rep : homosexualité, héroïne racisée (afro-dominicaine) et grosse, roman #ownvoice
tw maltraitance infantile / violence psychologique / slut-shaming / agression sexuelle / homophobie



2018

The princess saves herself in this one

12:53


de Amanda Lovelace


Ah, life- the thing that happens to us while we're off somewhere else blowing on dandelions & wishing ourselves into the pages of our favorite fairy tales." The princess saves herself in this one, ed Andrews McMeel Publishing

Un peu de poésie. Quelques mots échoués sur une page blanche. Un recueil qui ressemble à un conte. Une princesse. Une demoiselle. Une reine. Une tour, des dragons et des épines. Mais attention à ce qu’il se cache derrière ce conte de fées : les cendres d’une réalité cruelle et injuste. Une réalité dure mais existante. Maltraitance. Maladie. Mort. Anorexie. Traumatisme. Rupture. Les éclats d’une âme brisée déteignent sur le papier. Des éclats que les mots recollent. C’est l’histoire d’une renaissance. D’une belle au bois dormant qui se réveille après un sommeil éternel.

« this is not a fairy tale
there is no princess
[…] there is simply a girl
faced with the difficult task
of learning to believe in
herself »
« warning II : happy ending ahead »

Un peu de poésie contemporaine. En anglais. Après Rupi Kaur, j’ai à nouveau laissé quelques vers se mettre sur mon chemin de lecture. Un voyage plus apaisé, moins contradictoire que Lait et Miel. J’en encore cherche les raisons. Un instant propice à la poésie ? Dépasser les barrières de la traduction et marcher librement dans l’œuvre en suivant la voix originale de l’auteur ? Quand Rupi Kaur parlait majoritairement de féminité et de ses expériences en tant que femme, Amanda Lovelace retrace l’ascension d’une princesse en quête d’elle-même, d’une princesse qui prend confiance en elle, d’une princesse qui ignorait que le chevalier qu’elle attendait pour la sauver était enfoui en elle. Est-ce les raisons qui m’ont fait aimer ce recueil ? Peut-être bien.

« the princess
locked herself away
in the highest tower
hoping a knight
in shining armor
would come to her
resccue
- i din’t realize i could be my own knight »

Un recueil de poésie, une danse en 4 temps. Une princesse enfermée dans sa tour passant ses journées avec des êtres de papiers et savourant chaque page qu’elle engloutit comme des bonbons sucrés. Une échappatoire pour oublier les odeurs de vomi sur le tapi et les remarques devant le miroir aussi fortes que l’alcool avalé par sa mère tous les jours. Une demoiselle avec un cœur piétiné par l’amour. Deux pertes tragiques. Le chagrin marqué sur sa peau. Hantée par le passé jusque dans ses os. Dans cette tour en feu, elle renaît de ses cendres.
« who would
i have
been without
the inspiration
behind my
demons ?
- probably not a poet »

Une reine qui porte fièrement sa couronne. Une reine prête à prendre sa vie en main. Encore des batailles à mener mais la reine a gagné plusieurs alliés : la confiance, l’apaisement, l’amour.

« once upon
a time
the princess
rose from the ashes
her dragon lovers
made of her &
crowned
herself
the
motherfucking
queen of
herself
- how’s that for a happily ever after ? »

Et surtout elle renoue avec ce “you”, cette poésie, ce goût des mots qui ne l’a jamais quitté. Des vers sur le pouvoir de la fiction.
«  Fiction :
the ocean
i dive
headfirst
when i
can
no longer
breathe
in
reality
- a mermaid escapist II »

Des vers éparpillés. Des pensées placées dans un même tiroir. Catastrophe naturelle. Culture du viol. Homosexualité. Harcèlement moral. Règles. Diktats auxquels sont soumises les femmes. C’est une voix libérée qui s’exprime. Et  une voix qui invite à faire de même : faire couler l’encre sur le papier. La princesse silencieuse a transformé le verre brisé dans ses mains en une couronne qu’elle porte fièrement.
« I. You will
Come across people
Who simply cannot wait to watch you fail.

II. There will be many times
In which you
Will fail
(miserably)

III- But your failures
Are just what happened-
They don’t have to be
Who you are

IV. All you can do is
Take those mistakes
& use them as fertilizer
To help you grow

V. You have to
Keeping moving forward
No matter what
Their voices say»

Il était une fois un petit livre de poésie qui parlait de princesses et de dragons. Cette princesse vivait dans un royaume compliqué appelé « la réalité » : elle a attendu le Prince Charmant, elle a affronté les ronces du destin et a trouvé en elle la magie qu’il lui manquait pour écrire une fin heureuse à son histoire. Une poésie délicate et intime !

★    
Gwendoline

2017

Lait et Miel

11:27

de Rupi Kaur


« Construit autour de courts poèmes en prose, "Lait et Miel" parle de survie. De l'expérience de la violence, des abus sexuels, de l'amour, de la perte et de la féminité. Le recueil comprend quatre chapitres, et chacun obéit à une motivation différente, traite une souffrance différente, guérit une peine différente. "Lait et Miel" convie les lecteurs à un voyage à travers les moments les plus amers de l'existence, mais y trouve de la douceur, parce qu'il y a de la douceur partout si l'on sait regarder. » Lait et Miel, édition Charleston

Lait et Miel. Un recueil de poésie contemporaine. Ecrit par Rupi Kaur, une jeune canadienne d’origine indienne. Sur le papier, Rupi Kaur livre son histoire personnelle, elle se libère et se soigne par les vers. Mais pas seulement. Sa poésie peint les émotions et les expériences d’une femme, de la femme en général. Sa place dans le cadre familial, au sein  d’une société patriarcale où le leitmotiv est souvent « sois belle et tais toi » ; ou quand on préfère dire à une femme qu’elle est belle avant de saluer son intelligence ou son courage. Cette œuvre dévoile la femme et son intimité, ses élans amoureux, sa sexualité, son rapport au corps, sa beauté : de nombreux champs, chantés et questionnés par Rupi. Les poèmes sont rassemblés quatre sections comme un voyage, l’ascension d’une femme et son évolution émotionnelle : souffrir, aimer, rompre et guérir. « Souffrir » ouvre le récit poétique avec une grande intensité : les mots frappent, ils dessinent des images dures et terriblement bouleversantes. Douleur, noirceur, abus sexuel, invisibilité de la mère et l’enfant. Les dessins qui lient cette prose font écho à au vide, au traumatisme violent qui s’est installé chez la fillette qu’elle était. « Aimer » illustre l’éclosion des sentiments amoureux, la narratrice parle de cet homme à qui elle a donné son être, son cœur et son corps. Un amour qui s’enflamme, un amour passionnel mais toxique : « soit il [l’] éclaire / soit il [la] fait souffrir pendant des jours » (p67).  « Rompre » parle de la rupture et des milliers d’émotions qui traversent la femme : douleur, peine, colère, amertume, solitude. Perdre l’autre pour mieux se retrouver avec soi-même : « je ne suis pas partie parce que /  j’ai cessé de t’aimer / je suis partie parce que / plus je restais moins / je m’aimais » (p95). Puis vient « Guérir » : la femme blessée devient la femme guérisseuse. Une dernière étape aux airs de développement personnel où Rupi panse les blessures de ses lecteurs et enroule autour de ses vers des branches positives : déculpabiliser, accepter sa souffrance, se reconcentrer sur soi, s’aimer et apprivoiser paisiblement sa solitude et son corps. Elle s’applique à briser les critères de beauté définis par notre société : elle illumine le corps féminin, un corps avec ses attributs naturels (poils, vergeture).

Cher Lait et Miel, la douceur de ton miel m’a charmée, cependant ton lait a caillé. Un petit jeu de mots pour dire que la poésie de Rupi Kaur m’a laissée « mi-lait mi-miel ». Promis j’arrête. Je crois que c’est l’une des premières œuvres de poésie contemporaine que je lis et après avoir tourné deux fois les pages de cette œuvre, j’en viens au même résultat : j’ai aimé tout en étant déçue.

Déjà le squelette de ce recueil est déroutant : on sent qu’il y a le désir de construire un récit qui suit une continuité et qui avance vers une finalité : un sérénité de l’être avec ses émotions et qui il est. Pourtant j’ai ressenti un décalage entre les trois premières sections du livre qui ressemblent plus à des  « éclats d’émotions sincères » et la dernière étape « guérir » qui se transforme en récit de développement personnel et féministe. Je n’ai rien de mal avec ça au contraire : Rupi Kaur fait un joli plaidoyer sur l’égalité homme-femme en reprenant les racines de son prénom ou dresse une image forte et bienveillante de la femme. Le problème est que ces messages ne collent pas vraiment avec les textes précédents où la narratrice est ballottée par ses émotion : son regard est plus subjectif –moins universel/général que dans « guérir »- et donc plus humain (par exemple l’étape « rompre » place la narratrice dans une aigreur face à la femme qui a pris sa place : une réaction naturelle mais loin de l’accent féministe montré dans la dernière partie du recueil). Est-ce qu’il faut alors voir « guérir » comme la preuve d’une évolution de la narratrice sur sa vision du monde – son aigreur envers l’autre femme dans « rompre » se métamorphose en solidarité féminine dans « guérir » - ? Je l’ignore.

La plus grande particularité de cette poésie reste son écriture. La brièveté de nombreux poèmes, le style très épuré étonnent comme ils font l’originalité de Lait et Miel.  Son écriture se veut directe et touchante –des mots qui piquent nos émotions comme des aiguilles : une sensation vive et instantanée-. Cette pratique me paraît aussi associée au passé et au présent créatif de Rupi Kaur qui a commencé par publier ses dessins et ses poèmes de manière singulière et désordonnée sur Instagram.  De plus, le silence et les dessins complètent la prose : derrière les vers se cachent du blanc, un trait, une douceur silencieuse. Par exemple de dessins dans « Rompre » symbolisent une perte, une incomplétude et une scission de l’être. Je retiens une belle image liée à la peau de serpent pour illustrer le processus de l’oubli et de la reconstruction : « tu es peau de serpent / et je continue de me dépouiller de toi (…) » (p119). En résumé, dans cet art minimal d’écriture, il y a un travail de poésie : on retrouve des anaphores, des comparaisons –de jolies associations sur l’art d’aimer avec la peinture ou la ville- et des jeux de répétitions. L’énonciation variable est intéressante : le « je » de la confession et en plus du « tu » adressé au lecteur tiennent également la main à un autre « tu ». La voix douce et forte de la Rupi guérie s’adresse à la Rupi effondrée après sa rupture, elle fait tomber le rideau des illusions : « (…) tu donnes et tu donnes / jusqu’à ce qu’ils extirpent tout de toi (…) » (p106). Je retiens de très jolis poèmes, des vers percutants et d’un autre côté, d’autres textes ne m’ont pas du tout ému : trop exagérés, trop niais, trop semblables à des phrases à coller sur son journal intime – comme « tu m’as touchée / sans même / me toucher » (p64)-.

Lait et Miel est un recueil poétique étrangement doux à lire comme difficile à aimer. Il m’a été impossible de vous en parler sans me scinder en deux hémisphères contraires : ses mots m’ont frappé de douceur comme ils m’ont fait lever les yeux au ciel.

Gwendoline

2016

Songe à la douceur

02:07

de Clémentine Beauvais


« Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c'est l'été, et il n'a rien d'autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant et plein d'ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse, et lui, semblerait-il, aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon. Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s'est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s'aperçoit, maintenant, qu'il ne peut plus vivre loin d'elle. Mais est-ce qu'elle veut encore de lui ? », Songe à la Douceur, édition Sarbacane

Une histoire d’amour.     Une histoire de retrouvailles.      Amour oublié.      Amour retrouvé.      Amour en suspens.

Tatiana et Eugène avaient dit adieux à leur premier amour, l’avaient enfermé dans une petite boîte qu’ils osaient parfois ouvrir. Mais un jour, le verrou de cette boîte se déverrouille sans prévenir et le passé leur saute à la figure. Leur vie d’adulte est déjà bien entamée lorsque leurs regards s’embrassent dans le métro. Surprise et gêne. Les adolescents qu’ils étaient réapparaissent. Et les souvenirs aussi. Nous, lecteurs, suivons le conte de cette histoire d’amour d’adolescente, de son début à sa fin, en se demandant si dix ans plus tard le dénouement sera le même.

En termes d’intrigue, cette romance reste assez simple : c’est le retour inattendu du premier amour qui éclate au visage, obsède et sème le doute. Néanmoins la particularité du roman s’observe dans sa forme et son écriture. Clémentine Beauvais innove en proposant une romance rédigée en vers. Un récit tout en délicatesse et poésie où mot et image se tiennent la main. Entre comparaisons, métaphores ou même calligrammes, c’est un nouveau rapport à la lecture qui s’affirme. Voir les mots qui descendent quand un des personnages descend en escalier ou avoir une phrase scindée en rythme pour représenter des mouvements de pas ou des battements de cœur. Cette œuvre hybride, mi- roman mi- poème, magnifie ce conte commun et réaliste et accentue la personnalité de cet homme et cette femme. Tatiana et Eugène se révèlent être des adolescents vagabonds et poétiques. A 14 et 17 ans, ils ont la particularité de s’échapper tout deux du monde : l’un plongé dans la littérature classique, l’autre ancré dans une perspective du Néant. Ces jeunes âmes questionnent le monde et la condition humaine, ils débattent, philosophent. Et entourés de cette coquille poétique, les héros laissent l’amour entrer dans leur cœur.

Que deviennent ces sentiments dix ans plus tard ? Une vraie inversion des sentiments amoureux s’opère chez les personnages, l’auteur s’amuse à zigzaguer entre leurs deux points de vue et on est forcés de constater que le temps fait grandir, fait évoluer. La Tatiana qui lisait des romans à l’eau de rose dans son jardin n’existe plus. De même que le révolté Eugène qui haïssait la vie et bannissait toutes émotions a disparu. Certes le ton est parfois fleur bleue et exagéré concernant l’expression des sentiments. Un halo romantique plane sans cesse au-dessus du texte. Mais attention à la fin. Fin réaliste et énigmatique, c’est maintenant au lecteur de prendre sa propre direction, de croiser les mots et d’imaginer le prochain chapitre de cette histoire.


La structure poétique de cette romance peut effrayer. L’auteur nous rassure en contrebalançant ce ton codé et abstrait avec l’intervention d’un personnage narrateur. Ce narrateur s’implique dans le récit, il n’est pas seulement conteur, il est juge et critique. Il lui arrive de se moquer du comportement des protagonistes, d’entamer un dialogue avec eux ou de symboliser le lecteur en ayant les mêmes réactions que lui. Ce narrateur dynamise la lecture et amène une légèreté au roman.


Songe à la Douceur c’est la réminiscence de sentiments adolescents, le surgissement d’un amour passé et la question de son évolution plusieurs années après. Conte du hasard, joli poème en vers, c’est une redécouverte de l’amour et de son écriture qui nous est proposé avec ce roman ! 

★ ★  ★ 
Gwendoline

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