2018

Hier encore c'était l'été

08:36

de Julie de Lestrange


« Alexandre, Marco, Sophie et les autres se connaissent depuis l’enfance. Ensemble ils sont nés, ensemble ils ont grandi, en toute insouciance. Mais lorsque la vie les prend au sortir de l’adolescence, la chute est brutale. En une décennie, cette jeunesse perdue mais pas désillusionnée va devoir apprendre à se battre pour exister. À travers les drames subsistent alors l’amitié, les fous-rires et les joies. Et l’amour, qui les sauvera», Hier encore c’était l’été, édition le Livre de Poche

Merci à Julie de Lestrange de m’avoir envoyé son roman pour je puisse le découvrir.

Les premières pages s’ouvrent sur une brise d’insouciance et de légèreté. L’air dégage l’odeur salée des embruns, le goût sucré des pêches et le bourdonnement des abeilles. L’été est là et emporte avec lui des envies de vacances et des rêves adolescents. L’été est cet adolescent qui vit chaque jour de vacances avec intensité et liberté. Un esprit croquant l’instant à pleines dents sans penser à demain. Ni au futur. C’est comme ça que commence notre histoire. Une bande d’adolescent à la frontière de l’âge adulte célébrant leurs années lycée sous un soleil de plomb avec des blagues,  des bières et des baisers volés. Ces jeunes doivent leur amitié à deux chalets. Deux chalets voisins où deux familles ont posé leurs bagages de vacances : les Frenais et les Lefèvre. Des parents qui y ont amené leurs enfants puis leurs petits-enfants espérant que la magie des lieux pourrait en réunir deux d’entre eux pour transformer cet îlot d’amitié en îlot familial.

Ce roman c’est l’histoire d’une génération. Les années 2000 sonnent l’entrée dans un nouveau millénaire mais aussi le début d’un grand changement pour les petits enfants de ces deux familles. L’été se termine et emporte avec lui les douceurs de l’adolescence. La rentrée sépare cette petite trouve qui découvre les responsabilités, les études supérieures et tous les changements qui accompagnent la vie d’un jeune adulte. Alexandre est le personnage autour duquel gravite tout le récit. On suit les étapes importantes de sa vie et les instants qui rythment son quotidien : une séparation, un déménagement, les visites chez sa grand-mère, sa première copine, sa lutte pour faire le métier de ses rêves, la rébellion de sa sœur ou la chute libre de son meilleur ami. Des moments simples et vrais. Des sursauts entre drames et euphorie, attentes et désillusions. C’est le portrait d’une jeunesse qui perd son halo d’innocence et qui se confronte à la réalité du monde et du travail. Elle rit, pleure, aime et  crie. Elle s’arrête, se perd et recommence pour trouver qui elle est. Il n’y a pas de mode d’emploi pour devenir adulte. Mais il existe cette amitié qui, tel en mât en pleine tempête, fait tenir le navire debout. Ce voyage, cette bande le vit et l’expérimente ensemble.

Ce roman est un récit doux et lumineux sur la vie, l’amitié et la famille. Plusieurs visages défilent sous nos yeux : Marie, Sophie, Alexandre, Marco et d’autres. Liens fraternels. Liens amicaux. Liens amoureux. Les fils se font et se défont. Ils grandissent sous nos yeux. Chapitre par chapitre. On s’attache à eux sans y prendre garde. On encaisse leurs échecs, on salue leurs victoires. Ces adolescents de 18 ans se métamorphosent en adultes de presque 30 ans. Une décennie racontée avec simplicité et sincérité.

Hier encore c’était l’été et le temps de l’innocence pour cette bande d’amis mais aujourd’hui leur adolescence n’est plus qu’une photo cornée qu’on regarde avec amertume et douceur : une époque délicate et inoubliable, où on ne pensait pas à demain, ni à l’adulte qu’on deviendrait, ni au chemin qu’on parcourrait pour devenir cet individu !  

★   ★ ✩ 
Gwendoline

2018

Un funambule sur le sable

08:25

 de Gilles Marchand


« C'est l'histoire de Stradi qui naît avec un violon dans le crâne. A l'école, il va souffrir à cause de la maladresse ou de l'ignorance des adultes et des enfants. A ces souffrances, il va opposer son optimisme invincible, héritage de ses parents. Et son violon s'avère être un atout qui lui permet de rêver et d'espérer. Roman de l'éducation, révérant la différence et le pouvoir de l'imagination. », Un funambule sur le sable, édition Aux forges de vulcain

La mer à l'horizon. Le vent s'engouffre sous les vêtements et glisse sur la peau. Il siffle dans les oreilles. Est-ce vraiment lui qui produit ce bruit chuchotant ? N'est-ce pas le grincement d'une corde ? N'est-ce pas le son scintillant qui éclate au coup d'archer ? Un violon dans la tête. Une jolie image pour décrire un rêveur. Un assemblage étrange de mots pour parler d'un fou. Pour le héros de cette histoire, pas de sens figuré, c'est une réalité. Il est Stradi, le garçon avec un violon dans la tête.

Un funambule sur le sable. Un acrobate qui chavire entre normalité et extraordinaire, soutenu par les cordes de son violon prêtes à trembler, à craquer à tout moment. Le récit s'ouvre sur un enfant avec un violon dans la tête qu'on transporte d'hôpitaux en hôpitaux. "Extraordinaire !" "Incroyable !" "Du jamais vu !" Les mêmes interjections et la même réponse "il n'y a rien à faire". Enfermé dans son cocon familial : un père inventeur, fou de science et grammaire, une maman dévouée et amoureuse des livres et un grand frère intrépide. Une seule visite de l'extérieur : la gentille infirmière et sa piqûre porteuse d'une douleur stridente. Le violon de Stradi chante suivant ses émotions, improvise une série de notes toute la nuit. Les vacances à la mer. L'unique moment de l'année où l'instrument se tait, s'efface face aux chants des vagues. Le temps d'un été, le silence s'installe dans sa tête. Puis en septembre : les cordes se réveillent, Stradi passe ses journées dans les pages d'un livre ou partage de longues conversations avec des oiseaux. Une autre particularité de son violon. Puis la vie s'immisce dans cette tranquillité. Le collège. Le regard des autres. Les jugements. Les invitations d'anniversaire jamais reçues. L'amitié. Le lycée. Les premiers sentiments. L'indépendance. Les premiers boulots. La vie couple. La vie de famille. Et toujours la mélodie d'un violon en fond. L'histoire d'une différence, d'un don raconté sur une longue partition de vie.

J'ai ouvert les pages de ce roman à l'aveuglette. Sans attentes ou scénario préconçu. Un personnage avec un violon dans la tête ? Drôle d'idée ! Pendant plusieurs chapitres, j'ai douté : est-ce une métaphore ? une interprétation de la folie ? Non, juste un petit instrument de musique logé dans une boîte crânienne. Et alors tout est devenu doux, magique et musical. Je me suis très vite attachée à Stradi - d'ailleurs on ne le connaît qu'au travers de ce joli surnom- : un jeune garçon timide, rêveur et courageux. On le suit à chaque étape de sa vie : sa première piqûre, sa première rentrée scolaire, son premier ami, son premier baiser. Quand ses parents découvrent effrayés ses conversations avec les oiseaux, quand à l'école il retient le son de son violon comme on retient son souffle ou quand son violon interprète les battements de son cœur. Poésie et émotion. Un roman à écouter. Entre les lignes, on imagine quelques notes de musique éclore par ci par là. Je ne me suis pas lassée de ce texte une minute.

Un funambule sur le sable, une partition sur la différence, l'extraordinaire, des notes qui résonnent toujours en fond, et, à chaque nouvelle étape, changement de portées, le tout sur des tons poétiques et attachants.

Gwendoline

★   ★ ✩ 

2017

La tresse

06:10

de Laetitia Colombani


« Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté. […] Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité. », La Tresse, édition roman grasset

Et si quelques mèches de cheveux reliaient le destin de trois femmes ? C’est l’histoire de La Tresse. Un roman poignant et audacieux qui plonge son lecteur dans l’esprit de trois femmes, dans le cœur de trois pays, dans le sein de trois modes de vie. Après la Femme au Miroir d’Eric Emmanuel Schmitt, je me suis lancée dans la lecture du premier roman de Laetitia Colombani, qui s’appuie également sur le portrait de trois femmes, séparées par des étendues d’eau et des kilomètres de terre, unies par un lien infime –presque invisible- : des cheveux. Cette incarnation de la féminité. Et aussi ce symbole d’une force féminine qui enveloppe nos trois héroïnes.

La Tresse est le récit d’un même combat : ces femmes ont des quotidiens différents, des croyances et des chemins divergents ; seulement, un désir commun les anime : prendre leur vie en main et continuer à avancer même si le sol vibre sous leurs pas. Première escale en Inde. Smita rêve d’un avenir pour sa fille. Elle s’apprête à renverser le lourd fardeau qui se transmet de génération en génération : le statut d’Intouchable. Sa fille ira à l’école. Peu importe les sacrifices, peu importe le danger. Ce périple continue en Sicile. Giulia travaille paisiblement dans la petite entreprise familiale jusqu’à ce qu’un incident l’incite à tenir les rênes de sa vie sentimentale et d’un atelier tout entier. Les valises se posent à Montréal. Sarah est une wonder woman ; cette avocate réputée mène d’une main de fer son rôle de maman et de femme. Un jour, le monde se fige autour d’elle, sa plus grande bataille l’appelle…


Ce roman m’a enchantée, m’a émue, m’a bouleversée. Un hymne à la femme et à son courage. Un voyage dépaysant autour du monde. Des sujets profonds : un tableau renversant sur condition de la femme en Inde, l’appel à une tolérance envers l’autre, la vision de la maladie au sein de la société. Une œuvre complète, magnifiquement écrite. Entre les chapitres, Laetitia Colombani tisse un lien poétique et symbolique avec son histoire, son propre récit. Les mots s’enchaînent, glissent et s’enlacent comme les brins d’une tresse. C’est beau, léger, rapide à lire ; les phrases roulent de mèche en mèche et on arrive déjà au bout de la tresse.                                                                       
   Gwendoline
 COUP DE COEUR 

anna gavalda

Ensemble c'est tout

13:23

d'Anna Gavalda


« Camille dessine. Dessinait plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour - appelez ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire, c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils s'aident à se relever. », Ensemble c’est tout, édition J’ai Lu

Ce roman c’est un peu gigantesque aquarium avec ses poissons. Chaque personnage tourne en rond dans son bocal, suit inlassablement la même routine, l’eau trouble de leur aquarium embrume leur esprit. Et puis quand ces quatre âmes sont placées dans le même espace : les vagues se dissipent, l’eau s’éclaircit et collées les unes aux autres,  elles  se pansent leurs blessures.  Ensemble. C’est tout ce qu’il manquait aux héros d’Anna Gavalda. Seuls, ils se perdaient dans leurs pensées, ils s’enlisaient dans une monotonie constante, ils enveloppaient chaudement leurs peines. Ensembles, ils deviennent plus forts et apprennent à aimer, s’aimer, s’accepter et pardonner.

Camille vit en haut d’une tour –d’un bel immeuble parisien –. Après ses longues nuits de travail, elle peine à se hisser jusqu’à sa précaire chambre de bonne sous les toits. Elle se blottit sous ses draps en laissant son ventre et son carnet à dessin vides. Frank préfère bichonner les papilles de ses clients et ses vieilles bécanes plutôt que d’entendre le mot « famille ».  Paulette regarde tristement par la fenêtre son jardin : son Eden floral s’est transformé en une masse broussailleuse et sèche. Ses muscles fatigués l’obligent à être spectatrice de cette dégradation. Ce jardin qu’elle aime tant et qui est aussi abîmé que son propre corps. Philibert n’est pas né à la bonne époque ; ce jeune aristocrate lit tristement les aventures de ses ancêtres alors qu’il sait que sa vie ne dépasse pas sa boutique de cartes postales et son anxiété sociale.

Anna Gavalda tire le portrait de quatre personnages, d’apparence tous différents et incompatibles qui vont vaincre main dans la main leur profonde solitude. La fin a beau être romancée et un peu guimauve, l’histoire de ces quatre héros m’a touchée. C’est un récit beau et émouvant sur la fraternité, l’amour et l’amitié. Un texte réaliste sur quatre cœurs vagabonds qui avaient besoin de se retrouver, de s’épauler et d’être ensemble pour raviver cette fleur desséchée qui nous donne le goût de vivre. Seuls, ils chutaient et reculaient. Ensemble, ils avancent et rient.  

L’écriture est simple et directe. Elle existe majoritairement par le biais du dialogue. Des mots s’échangent. Les cœurs se libèrent à voix haute. On se décharge du poids de son histoire entre deux conversations. Ce choix d’écriture reflète l’authenticité et la simplicité des personnages. L’auteur fait éclater par ci par là de jolis images et des instants de vérités et je choisis de clore ma chronique en vous en dévoilant deux :

« Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences... »

« - Tu crois que c'est comme tes mines de crayon ? Tu crois que ça s'use quand on s'en sert ? - De Quoi ? - Les sentiments. »

Lire Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda, c’est découvrir un joli récit sur la puissance de l’union entre les individus : recoller ses verres cassés devient si facile quand on est plusieurs à les ramasser. 

★ ★ ★ ★ 
Gwendoline

2017

Le rêve

10:49

d'Emile Zola


« Angélique, enfant trouvée, s'enfuit de chez sa nourrice. Recueillie par un couple de brodeurs, elle grandit là comme dans un cloître, loin du monde, niant le mal. «Le mal... on n'a qu'à le vaincre, et l'on vit heureux», pensait-elle. L'amour vient sous les traits d'un peintre, Félicien d'Haute coeur, fils d'un gentilhomme devenu évêque. L'idée du plus léger empêchement à leur mariage ne pouvait effleurer Angélique : «On s'adore, on se marie, et c'est très simple. » Mais l'évêque refuse son consentement. (…) Le Rêve, c'est l'éternité d'un mythe, c'est aussi, entre les deux romans les plus noirs de Zola, La Terre et La Bête humaine, une halte dans cette description des vices de la société du Second Empire. Un hymne à l'amour. », Le Rêve,  édition France Loisirs

Avec Le Rêve de Zola, nous n’allons pas dans les marchés de Paris ou dans les mines. Nous nous rendons près de la cathédrale. Non loin de ses murs niche une petite maison où vit un couple de brodeurs, malheureux et sans enfants. C’est ici que cette histoire –et je dirai presque « ce conte » - commence. Un soir d’hiver, une orpheline vient échouer son âme en peine au pas de leur porte. Il n’en faudra pas beaucoup plus à Hurbert et Hubertine pour adopter cette enfant. Angélique grandit à l’égard du monde, comme une princesse cloîtrée dans sa tour. Quand elle ne brode pas, elle se réfugie dans ses lectures mystiques sur les Saintes Vierges. Elle rêve du prince charmant qui viendra l’épouser et faire d’elle une reine.  Le miracle se produit un jour de printemps. En faisant sa lessive, elle croise le regard d’un peintre verrier et tombe sous son charme. Félicien est peut-être le prince qu’elle attendait, seulement le monde est-il un doux rêve ?

Angélique a tout d’une héroïne de conte de fée : elle croit avec ferveur au grand amour, et quand elle ne passe par ses journées à broder ou à attendre à sa fenêtre son bien aimé, elle aide les miséreux. Son innocence et sa naïveté pourraient être agaçantes pour le lecteur mais sous la plume de Zola, Angélique est un personnage très attachant.  Cette jeune fille donne l’impression de sortir tout droit d’un conte et on aimerait presque la protéger du monde extérieur – si vous connaissez le film Il était une fois, et bien Angélique c’est Gisèle- .

Ce roman se démarque assez des autres écrits de Zola. Sur un fond mystique et religieux, le lecteur découvre un récit qui évoque les premiers sursauts des sentiments : un amour adolescent, un amour irréel. Des personnages de contes de fées, une romance à la Roméo et Juliette, un cadre parisien, précaire et religieux ; le tout accompagné d’une écriture hétéroclite et joueuse. Quelques interventions rieuses du narrateur sur l’insouciance de ses héros. Des mots délicats retracent la romance de Félicien et Angélique (la scène de leur rencontre est magnifique. Au milieu de cet air printanier et d’un linge emporté par le vent, il y plane une légèreté et une délicatesse synonymes des premiers amours).  Et aussi des extraits plus indigestes quand le narrateur s’attarde pendant plusieurs pages sur les saintes vierges et la Légende dorée, ces légendes mystiques qui bercent la jeune Angélique.

Emile Zola surprend son lecteur avec ce roman, Le Rêve. Le titre est un guide, car une fois emprisonné dans les pages de cette histoire, le lecteur est presque face à un rêve, un rêve enchanté où l’héroïne principale,  la tête remplie de songes féeriques et mystiques, se détache de toute réalité. On se laisse séduire par ce conte un moment, mais la réalité de la nature humanité n’est pas loin, tapie dans l’ombre. 

2017

Rien de s'oppose à la nuit

09:26

de Delphine de Vigan


« Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence. », Rien ne s’oppose à la nuit, édition Le Livre de Poche

Qui est cette femme, le regard tourné vers un ailleurs, une cigarette coincée entre ses doigts ? Sur un fond autobiographique, Delphine de Vigan se lance un défi douloureux : éclaircir le portrait mystérieux de sa mère, Lucile. Essayer de trouver où le fil s’est coupé, où son âme s’est fracturée et s’est peu à peu enfermée dans ses troubles bipolaires, où ce mécanisme infernal, qui l’a conduite jusqu’au suicide, s’est enclenché.

C’est un avec un grand courage que l’auteur réveille le passé pour dessiner sa vision de la femme qu’elle a connu. Les souvenirs s’échappent de cartons poussiéreux et de photos endormies. Les voix craquent, s’illuminent, hésitent. Chacun rembobine les cassettes de son passé : père, mère, sœur, frère, petits-enfants ; une génération complète plonge dans sa mémoire embrumée.

Rien ne s’oppose à la nuit, est un récit familial. Les souvenirs remontent dès l’enfance de Lucile : une petite fille discrète, silencieuse. Son visage d’ange est placardé sur toutes les publicités parisiennes des années 60. Au milieu de ses 8 frères et sœurs, elle fait figure à part, un halo mystérieux l’entoure. Vacances d’étés. Drames familiaux. Déménagements. Secrets. Ce cycle se répète inlassablement pour la famille Poirier.  Rires et larmes vacillent, et peu à peu Lucile grandit : l’adolescente qui fumait ses cigarettes sur son lit devient une mère qui s’enferme dans sa chambre avec ses joints.

Delphine de Vigan s’attarde plusieurs fois sur ce travail d’écriture intense et troublant : les doutes, les insomnies, la peur de faire basculer l’histoire de Lucile dans la fiction, la peur de décevoir et d’heurter ses proches. Et pourtant « poser les mots » paraît nécessaire, thérapeutique pour l’auteur.

Une famille avec ses peines et ses joies. Une femme avec ses dons et ses démons. Une lourde partie s’attarde sur les failles psychologiques qui peuvent assaillir l’humain. Ici, c’est la bipolarité que combat Lucile : un monstre fourbe et incontrôlable qui perturbera  sa vie et son entourage. 

Delphine de Vigan rend un hommage poignant à sa mère : Lucile, une femme détruite, une femme courageuse, une femme délivrée ! 

★ ★  ★ 
 Gwendoline 

2017

La Femme au Miroir

11:42

de Eric Emmanuel Schmitt


« Anne vit à Bruges au temps de la Renaissance, Hanna dans la Vienne impériale du début du siècle, Anny Lee à Los Angeles de nos jours. Trois destins, trois aventures singulières, trois femmes infiniment proches tant elles se ressemblent par leur sentiment de différence et leur volonté d'échapper à l'image d'elles-mêmes que leur tend le miroir de leur époque. », La Femme au Miroir, édition Le Livre de Poche

La femme se regarde dans le miroir et se demande qui elle est. Anne, Hannah et Anny n’ont pas échappé à cette introspection.

Trois femmes. Trois destins. Trois voix qui ricochent au travers des pages, trois histoires qui s’alternent de chapitre en chapitre. Trois époques. Trois villes. Mais une ressemblance : la différence. Une même soif de liberté qui submerge nos héroïnes au point de briser les codes érigés par la société. Ce voyage dans le temps débute à Bruges en pleine Renaissance.  Anne s’apprête à enterrer son statut de jeune femme en épousant Philippe. Plus charmée par la beauté de la Nature que par son futur époux, elle s’enfuit dans la forêt dans sa robe de noce et devient la « Vierge de Bruges ». Avançons de quelques siècles et marchons vers le nord. Vienne. 1900. Hannah est une jeune aristocrate tout juste mariée et non comblée. Telle une marionnette, elle répète tous les gestes que les épouses se confient à voix basse pour satisfaire leur époux. Hannah aime son mari mais l’amour n’est pas là. Elle le dorlote comme une mère avec son enfant. Et elle subit la pression de tous ces yeux qui guettent l’apparition d’une rondeur sur son ventre. Perdue dans ce nouveau rôle, Hannah va décider de percer les secrets de son inconscient. Enfin direction le présent pour la dernière escale. Anny est une étoile montante d’Hollywood ; l’actrice déchaîne les foules et enchaîne les hommes, les drogues et l’alcool. Abusant trop de ce cocktail explosif, c’est la chute assurée pour Anny ; il est temps de se questionner sur elle et de dire adieux à la femme décomplexée que les magazines people lui demandent d’être, mais y arrivera-t-elle ?

Ces trois femmes aux personnalités bien singulières traversent une étape critique de leur vie. Plus rien n’a de sens, ni la place qu’on leur attribue dans le monde, ni le regard que l’on porte sur elles. Désorientées et écartées du monde, coincées dans un entre deux,  néanmoins, elles n’affrontent pas seule cette crise. Trois figures masculines les guident dans leur questionnement : le moine, le psychanalyste et l’infirmier. Le schéma se répète, la fin est identique ; c’est la situation qui varie. J’ai beaucoup apprécié ce tryptique sur l’esprit féminin et les complexités auquel il fait face. Ces femmes d’apparence antithétiques – Anne, la douce innocente ; Hannah, l’anxieuse insatisfaite et Anny, la scandaleuse, imperméable à l’amour – rejoignent un but commun. L’intrigue va jusqu’à les amener à se rencontrer.

L’écriture dans ce roman est comme une empreinte, qui permet de différencier les personnages : avec Anne on plonge dans un hymne à la Nature avec un certain mysticisme, Hannah se confie à nous sous une forme épistolaire et elle nous parle de ses sentiments, ses ébats comme elle peut le faire avec son psychanalyste et, du côté d’Hollywood, le récit est aussi familier, vulgaire et extravagant que le rôle de « star à la dérive » que revêt Anny au quotidien.

En conclusion, La Femme au Miroir est un roman original autour d’un trio féminin séparé par le temps mais réuni par une même question devant le miroir : « pourquoi suis-je différente ? pourquoi ne suis-je pas comme toutes les femmes ? ». Le tout étant de savoir s’il faut répondre à la question ou la surmonter. Il faut lire le roman maintenant.

★ ★ ★ ★   

Gwendoline

2016

L'élégance du Hérisson

09:45

de Muriel Barbery


« Je m'appelle Renée, j'ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j'ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l'image que l'on se fait des concierges qu'il ne viendrait à l'idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants. Je m'appelle Paloma, j'ai douze ans, j'habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c'est le bocal à poissons, la vacuité et l'ineptie de l'existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même... », L'Élégance du Hérisson, édition Gallimard


Renée à 54 ans est la concierge d’un immeuble huppé de Paris. Elle est l’archétype de veille concierge avec son chat, ses robes négligées et son physique repoussant. Et pourtant Renée a un secret : derrière son tablier se cache une femme intelligente et passionnée. Tolstoï. Peinture Hollandaise. Films japonais. C’est une vraie érudite. Ses voisins, aux portes monnaies lourds et aux comportements guindés, n’y voient que l’image de cette pauvre concierge banale et stupide. Une image que Renée entretient, et pour combien de temps ? L’arrivée d’un nouvel habitant menace de rompre la carapace pleine de clichés dont elle vêt en public. A cette histoire s’ajoute les confessions d’une enfant de 12 ans, Paloma, terriblement mature et philosophe pour son âge,  et terriblement triste et solitaire dans sa cage dorée. Que vaut la vie dans ce monde de luxe, d’apparence et de faux sentiments ? C’est l’une des questions à laquelle elle essayera de répondre, dans ses « pensées profondes ».

Que de labeur m’a demandé ce livre ! Si vous êtes des visiteurs constants sur le blog, vous l’aurez remarqué : que de retard ! Je peux accuser la rentrée, et son organisation. Pour être honnête, ma lecture de « L’Elégance du hérisson » a été très sectionnée, hachée – 10 pages par-là, 20 pages par ici, 5 pages d’un côté, 30 de l’autre-  durant les deux premières parties du roman. Comment expliquer ensuite que les secondes parties ont été lues très rapidement ? L’histoire a vraiment attisée ma curiosité dès l’installation du nouveau propriétaire. Je pense que j’ai eu un peu de mal à rester concentrer sur ce récit au départ. Le roman nous présente deux héroïnes très intelligentes par conséquent les mots et l’écriture de Muriel Barbery ne sont que plus « lettrés ». Je m’explique. C’est un style très bien mené, très bien écrit, les tournures de phrases sont mûrement réfléchies et ne font d’embellir les réflexions de nos personnages. Des réflexions qui nagent entre philosophie, poésie, le tout dans une réalité assez banale où la culture et les mots ont une place majeure dans le texte et dans le cœur de nos protagonistes. Les yeux ne se contentent d’effleurer les mots, ils les apprivoisent. Apprivoiser ces mots et les comprendre requiert donc plus de concentration. C’est un roman qui demande une implication au lecteur. Il m’est arrivée de relire des phrases pour en saisir parfaitement le sens, de réfléchir aux propres remarques que faisaient les héroïnes, et même d’aller chercher la définition exacte  de certains mots. Même quand la dernière page est tournée, l’histoire nous hante. Ces séries d’œuvres littéraires, artistiques, et cinématographiques citées tout au long  du roman et que j’ignorais pour la plupart, nous invite à les découvrir à posteriori. En plus d’être un récit fictif c’est une mine d’informations culturelles.

Ce style soutenu et singulier et ce besoin de montrer cette richesse culturelle peuvent effrayer, peuvent parfois ennuyer (si si je l’admets),  et surtout peuvent s’avérer complexes pour certains d’entre vous mais il ne faut pas désespérer. Le tout n’est pas de terminer au plus vite cette lecture mais de savoir ce que l’on veut retenir de celle-ci. Voir au-delà des préjugés. Ne pas juger par l’apparence. La culture générale, les connaissances ne se limitent pas à des rangs d’études mais à la détermination que l’on a d’apprendre et de se cultiver. Chacun est libre de lire ou non. La littérature nous rend tous égaux (pour reprendre l’idée d’Alan Bennett dans La Reine des Lectrices ) donc pourquoi une concierge ne pourrait pas être une championne de grammaire ou devenir  une très bonne critique littéraire ?

Ce roman est bourré de réflexions sur la nature humaine et d’interrogations sur l’Homme ; c’est un vrai tremplin à méditation. Mais n’oublions la fiction. Car c’est aussi pour son histoire émouvante que l’on apprécie. Une enfant et une veuve, toutes deux malheureuses. Elles ont une vie morose et elles cherchent le bonheur, la lumière dans les moments ordinaires de la vie. La trouveront-t-elles ? A vous de me le dire.

Pour simple conclusion je me vous laisse avec ces mots : « Mme Michel, elle a l'élégance du hérisson : à l'extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j'ai l'intuition qu'à l'intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussements indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »



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